La Tunisie traverse une mutation silencieuse mais profonde, qui redessine le visage de sa société. Autrefois pilier central du parcours de vie des jeunes Tunisiens, le mariage est aujourd’hui en net recul, avec pour corollaire une forte baisse de la natalité.
Les dernières données de l’Institut National de la Statistique (INS) révèlent l’installation du célibatchoisi et assumé comme la norme chez les jeunes générations. Environ 80% des Tunisiens âgés de 15 à 34 ans ne sont pas actuellement mariés, alors que l’âge moyen au premier mariage s’établit désormais à environ 35 ans chez les hommes et 29 ans chez les femmes. Le nombre total de mariages est d’ailleurs passé de 83.105 en 2019 à 72.953 en 2023 et à peine 70.942 en 2024.
Ce retard mécanique du mariage engendre une conséquence directe : l’effondrement des naissances. En retardant l’âge de la première union, la fenêtre de fertilité biologique des couples se réduit. Le taux de fécondité est passé de 2,17 enfants par femme en 2019 à 1,58 enfant par femme en 2023, soit un niveau inférieur au seuil de renouvellement des générations(2,1enfants par femme). Le taux de natalité brut (un indicateur mesurant le nombre de naissances pour 1.000 habitants) s’est ainsi limité à 11,4 naissances pour 1.000 habitants en 2023 contre 16,8 naissances pour 1.000 habitants en 2019. Ce taux est aussi largement inférieur à la moyenne mondiale de 17%. En conséquence, le taux d’accroissement démographique naturel est tombé à 0,48% en 2023 contre 1,03% en 2019.
De plus, la tendance s’oriente vers la généralisation de la famille restreinte (un ou deux enfants maximum), dictée par le coût exorbitant de l’éducation et de la prise en charge médicale.
Au cœur de la désaffection pour l’institution du mariage se trouve une équation quasi impossible pour les jeunes. Le premier coupable est sans conteste financier. Face à un chômage endémique des diplômés et à l’instabilité professionnelle, fonder un foyer relève du parcours du combattant. Louer un appartement, assumer l’inflation galopante et financer les cérémonies traditionnelles de mariage représentent un fardeau financier insurmontable pour la majorité des jeunes actifs.
D’autre part, l’accès massif des Tunisiennes à l’enseignement supérieur et leur volonté légitime de stabilisation professionnelle et d’indépendance financière priment désormais sur l’urgence matrimoniale. Cela est d’autant plus vrai que les solidarités familiales s’affaiblissent. Autrefois, la famille élargie jouait un rôle de filet de sécurité et de soutien financier pour l’installation des jeunes couples. Aujourd’hui, face à la crise, chaque cellule se replie sur elle-même, laissant les jeunes face à leurs propres responsabilités.
33% des Tunisiens auront plus de 60 ans en 2054
Entre crise économique étouffante, aspirations individuelles nouvelles et entrée tardive dans la vie active, le recul de l’âge du mariage et la baisse de la natalité menacent l’équilibre de la pyramide des âges.
Alors que le seuil de renouvellement des générations est défini comme le nombre moyen d’enfants par femme nécessaire pour maintenir une population constante sans immigration, les récentes données démographiques publiées par l’INS montrent que la population tunisienne est bien partie pour vieillir et diminuer sur le moyen et le long terme. La pyramide des âges tunisienne, historiquement large à sa base (synonyme d’une population jeune), est en train de prendre la forme d’un «champignon», avec une base rétrécie et un sommet de plus en plus large.
La tranche des 0-4 ans ne représente plus que 5,9% de la population totale, contre près de 18,6% à la fin des années 1960. Les personnes âgées de 60 ans et plus ont vu leur poids relatif tripler depuis l’indépendance, atteignant 17% de la population globale en 2024, contre à peine 5% durant les années 60, selon l’INS. Ce vieillissement va s’accélérer de manière inédite durant les prochaines décennies. D’ici à 2054, un tiers (33%) des Tunisiens aura plus de 60 ans, d’après les projections du même Institut.Cette tendance questionne sur les nouveaux besoins des seniors, leur place dans la société et les solidarités entre générations. Le grand défi de demain sera de savoir comment financer les caisses sociales (CNRPS, CNSS, CNAM) et le système de santé alors que la population active (les 15-59 ans) se contracte et le pourcentage des personnes aux cheveux grisonnants augmente d’année en année. La Tunisie risque de se retrouver dans la situation paradoxale d’un pays en développement avec une démographie de pays développé, sans en avoir les ressources financières.
Face à ce basculement démographique déjà en marche, le constat des sociologues et démographes est unanime : le laisser-faire n’est plus une option. Si le mariage ne disparaît pas, sa transformation exigeraque l’État s’adapte aux réalités des jeunes et des plus âgés. Il devient dès lors urgent de mettre en place dès maintenant des réformes structurelles et des politiques ciblées : aides directes au logement pour les jeunes mariés, création de structures d’accueil publiques et abordables pour la petite enfance (crèches, jardins d’enfants), politiques d’emploi stables, nouveaux modes de financement des régimes de traite, amélioration des services de gériatrie dans les hôpitaux et renforcement des solidarités générationnelles pour lutter contre l’invisibilité et l’isolement social des personnes âgées…
Walid KHEFIFI
