La part des voitures électriques sur le marché automobile tunisien reste très marginale. Les ventes de ces voitures sobres en carbone se sont limitées à environ 540 unités en 2025 sur un total de plus de 93.000 voitures écoulées, selon les données de la Chambre nationale des concessionnaires automobiles. Un léger mieux a été enregistré durant les quatre premiers mois de 2026, avec 1.100 véhicules commercialisés. Les projections les plus optimistes des concessionnaires s’accordent à dire que plus de 2.000 voitures électriques devraient être vendues d’ici la fin de l’année 2026.
Même à ce rythme, ce segment du marché automobile demeurera cantonné au rang de curiosité technologique ou de privilège exclusif pour une élite ultra aisée. L’objectif de 50.000 véhicules électriques vendus par an en 2030, fixé par les autorités, reste difficile à atteindre alors que le secteur des transports représente environ 30% de la consommation finale d’énergie du pays et plus d’un quart de ses émissions de gaz à effet de serre. Un coup d’accélérateur a été pourtant donné par l’État pour stimuler les ventes des véhicules électriques. Un arsenal de mesures incitatives a été déployé de manière agressive par l’État à travers les récentes lois de finances. Afin de réduire la dépendance énergétique du pays et de diminuer le déficit de la balance commerciale, lourdement grevée par la subvention aux carburants fossiles, les autorités ont drastiquement sabré dans la fiscalité. Aujourd’hui, les droits de douane sur les véhicules électriques sont fixés à 0%, la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) a été ramenée à un taux préférentiel de 7% contre 19 % auparavant. Les frais d’immatriculation, ainsi que la taxe de circulation (vignette) ont été, quant à eux, réduits de 50%. Ce coup de pouce fiscal vise à rendre l’acquisition d’un véhicule propre particulièrement compétitive face aux motorisations thermiques traditionnelles et à inciter les entreprises et les particuliers à franchir le pas. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, car les prix des véhicules électriques restent globalement prohibitifs, même si certains constructeurs chinois s’efforcent de casser les prix avec des modèles plus ou moins abordables.
Outre le coût d’acquisition initial élevé, les experts du marché automobile et les observateurs de la transition énergétique estiment que la Tunisie est en train de mettre la charrue avant les bœufs. Promouvoir activement la commercialisation de masse de véhicules de haute technologie sans avoir préalablement développé l’écosystème périphérique constitue un risque industriel, logistique, commercial et environnemental de taille.
Trois angles morts majeurs obscurcissent aujourd’hui le tableau de l’électromobilité sous nos cieux. D’abord, le réseau national de bornes demeure embryonnaire et profondément inégalitaire. La grande majorité des stations fonctionnelles se concentre dans le Grand Tunis et les grandes villes situées sur le littoral. Pour un conducteur tunisien, s’aventurer vers les régions de l’intérieur ou le Sud du pays au volant d’une voiture électrique relève encore d’une véritable gageure. Le manque de bornes de recharge rapides (courant continu) sur les axes autoroutiers majeurs paralyse l’essor d’une mobilité sereine au-delà des trajets pendulaires quotidiens.
Rectifier le tir
Le deuxième frein qui empêche les ventes des véhicules électriques à passer à la vitesse supérieure est l’absence d’un service après-vente et le déficit de compétences spécialisées dans la maintenance. Passer du moteur thermique au bloc électrique exige une transformation radicale des compétences. La mécanique traditionnelle cède ici la place à la mécatronique de haute tension, à la gestion électronique avancée et à la manipulation de systèmes de stockage d’énergie complexes. Actuellement, en dehors des ateliers officiels de quelques concessionnaires pionniers, les mécaniciens indépendants et les centres d’entretien de quartier sont totalement dépourvus des formations et des outillages de sécurité requis. En cas de panne complexe ou de sinistre sur le circuit électrique du véhicule, le consommateur se retrouve face à un vide technique inquiétant.
Le dernier angle mort concerne l’absence d’une filière de recyclage des batteries. Une batterie au lithium-ion a une durée de vie utile estimée entre sept et dix ans. Or, il n’existe actuellement aucun projet dédié au traitement des tonnes de déchets chimiques hautement toxiques que ces batteries généreront demain. Sans un protocole rigoureux de collecte, de démantèlement et de traitement industriel, l’argument écologique de la voiture électrique s’effondrera face à une crise de gestion des déchets dangereux.
Pour libérer le potentiel du marché des voitures électriques, la Tunisie doit impérativement remettre de façon ordonnée, les bœufs avant la charrue en actionnant des leviers concrets. Sur le plan des infrastructures, il est urgent d’accélérer les partenariats public-privé (PPP) pour inciter les grandes stations-services privées, les centres commerciaux et les parkings publics à installer des bornes de recharge rapide. Ces bornes devraient idéalement être adossées à des installations photovoltaïques locales pour garantir que l’énergie injectée soit réellement propre et n’alourdisse pas le bilan carbone de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG).
En matière de formation, le ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle gagnerait à concevoir dès aujourd’hui des cursus spécialisés en maintenance des véhicules électriques. Des programmes de reconversion professionnelle pour les garagistes traditionnels permettraient de créer un réseau de proximité sécurisé et compétitif.
Enfin, sur le volet environnemental, les autorités doivent anticiper la législation sur la Responsabilité Élargie du Producteur (REP). Ce cadre juridique obligerait les importateurs à prendre en charge le rapatriement ou le recyclage certifié des batteries usagées auprès de filières internationales spécialisées, en attendant la mise en place d’unités de recyclages locales.
Walid KHEFIFI
