Par Mondher AFI
Sous l’impulsion du Président Kaïs Saïed, la politique extérieure tunisienne semble accorder une attention croissante aux dynamiques africaines et aux transformations qui traversent le continent. La visite officielle du Secrétaire général de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), Wamkele Mene, à Tunis du 10 au 13 juin 2026, s’inscrit dans ce contexte de redéfinition des priorités économiques et diplomatiques.
Toutefois, au-delà de sa dimension protocolaire, cette visite constitue un révélateur de mutations plus profondes qui concernent l’avenir de l’intégration africaine, la place des États dans les nouvelles chaînes de valeur mondiales et la recherche de modèles de développement moins dépendants des structures traditionnelles de l’économie internationale.
L’événement intervient à un moment particulier de l’histoire économique mondiale. Les dernières décennies ont été marquées par une intensification de la mondialisation, mais également par l’apparition de nouvelles formes de fragmentation économique. Les tensions géopolitiques, les perturbations des chaînes logistiques mondiales, les crises énergétiques et les mutations technologiques ont conduit de nombreux États à repenser leurs stratégies de coopération économique. Dans ce contexte, l’intégration régionale apparaît de plus en plus comme une réponse à la vulnérabilité des économies nationales face aux chocs extérieurs.
L’Afrique n’échappe pas à cette dynamique. Bien au contraire, elle cherche aujourd’hui à construire son propre espace économique intégré afin de renforcer sa capacité de négociation dans l’économie mondiale et de transformer son potentiel démographique, territorial et productif en véritable levier de développement.
La ZLECAf : un projet de civilisation économique continentale
La Zone de libre-échange continentale africaine est souvent présentée comme un accord commercial. Une telle définition demeure pourtant réductrice. En réalité, la ZLECAf représente une tentative historique de refondation des relations économiques entre les pays africains.
Depuis les indépendances, les économies du continent se sont développées dans un cadre largement hérité de la période coloniale. Les infrastructures, les réseaux commerciaux et les flux économiques ont été conçus principalement pour relier les territoires africains aux marchés extérieurs plutôt que pour favoriser les échanges entre pays voisins. Cette configuration a produit une situation paradoxale : des États géographiquement proches commercent parfois davantage avec des partenaires situés à plusieurs milliers de kilomètres qu’avec leurs propres voisins.
La ZLECAf cherche précisément à rompre avec cette logique historique. Son ambition consiste à créer un espace économique continental susceptible de stimuler les échanges intra-africains, de renforcer les capacités industrielles, d’encourager la transformation locale des matières premières et de favoriser l’émergence de chaînes de valeur intégrées à l’échelle du continent.
Cette vision dépasse largement la simple question douanière. Elle repose sur l’idée que le développement économique africain ne peut être durable sans une densification des relations économiques internes au continent. L’intégration apparaît ainsi comme un instrument de souveraineté économique autant que comme un mécanisme de croissance.
Le passage d’une Afrique fragmentée à une Afrique connectée
L’un des principaux enseignements de la visite de Wamkele Mene réside dans l’importance accordée aux questions de connectivité. Derrière les discussions relatives au commerce se profile en réalité un défi beaucoup plus vaste : la construction d’un espace africain fonctionnel.
L’intégration économique suppose l’existence de réseaux capables de relier les territoires, les marchés, les entreprises et les populations. Or, l’une des caractéristiques structurelles de l’économie africaine demeure la faiblesse relative des interconnexions continentales.
Dans de nombreuses régions, les infrastructures de transport continuent de refléter les logiques héritées du passé. Les ports sont souvent tournés vers les échanges extérieurs tandis que les connexions terrestres entre États demeurent insuffisantes. Les coûts logistiques restent élevés et constituent un frein majeur au développement des échanges.
C’est pourquoi les corridors commerciaux continentaux occupent désormais une place centrale dans les stratégies de développement africaines. Ils ne sont pas seulement des infrastructures techniques,ils représentent des instruments de restructuration de l’espace économique africain. En facilitant la circulation des marchandises, des services et des investissements, ils contribuent à la création d’un marché continental plus cohérent et plus intégré.
Dans cette perspective, la question des infrastructures devient un enjeu géopolitique autant qu’économique. Les routes, les chemins de fer, les ports, les plateformes logistiques et les systèmes numériques constituent désormais des éléments déterminants de la puissance économique.
La Tunisie face à la nouvelle géographie de la puissance économique africaine
La visite du Secrétaire général de la ZLECAf à Tunis a remis au centre du débat une question qui dépasse largement le cadre des échanges commerciaux : la place que la Tunisie peut occuper dans les recompositions géoéconomiques qui traversent aujourd’hui le continent africain. Dans un contexte où les centres de gravité de l’économie mondiale connaissent un déplacement progressif vers de nouveaux espaces émergents, les États sont de plus en plus amenés à repenser leur positionnement non seulement en fonction de leurs ressources internes, mais également de leur capacité à s’insérer dans des réseaux régionaux de production, de circulation et d’innovation. C’est dans cette perspective que s’inscrit l’intérêt croissant accordé à l’Afrique dans les orientations diplomatiques tunisiennes sous la présidence de Kaïs Saïed.
L’avantage géographique de la Tunisie ne peut produire d’effets économiques significatifs qu’à condition d’être converti en capacité effective d’intégration aux flux régionaux et internationaux. Dans les approches contemporaines de la géoéconomie, la centralité d’un territoire ne résulte plus exclusivement de sa position spatiale mais de son degré de connectivité aux réseaux de circulation des biens, des capitaux, des informations et des compétences. Dès lors, la performance des infrastructures logistiques, des systèmes de transport, des dispositifs numériques et des capacités institutionnelles constitue un facteur déterminant de compétitivité.
L’expérience tunisienne au sein des organisations économiques africaines, notamment du COMESA, représente dans cette perspective un capital institutionnel non négligeable. Les processus d’intégration régionale reposent généralement sur une accumulation progressive de mécanismes de coordination, de régulation et d’harmonisation. La ZLECAf s’inscrit dans cette trajectoire historique de construction graduelle d’un espace économique continental fondé sur la réduction des barrières aux échanges et le renforcement des interdépendances productives.
Toutefois, la viabilité de cette intégration demeure conditionnée par l’existence de prérequis structurels. La faiblesse des infrastructures transfrontalières, l’hétérogénéité des niveaux de développement, la fragmentation des marchés et l’insuffisante densité des chaînes de valeur régionales limitent encore l’intensification des échanges intra-africains. Dans ce contexte, les capacités de production de connaissances, de collecte de données et d’expertise économique acquièrent une importance stratégique croissante, dans la mesure où elles participent à la définition, à l’évaluation et à l’orientation des politiques d’intégration.
La ZLECAf apparaît ainsi moins comme un simple mécanisme de libéralisation commerciale que comme un instrument de restructuration de l’espace économique africain. Son enjeu principal réside dans la construction d’un marché continental plus intégré, capable de renforcer les complémentarités productives, d’accroître la valeur ajoutée créée localement et de consolider l’autonomie économique du continent dans un environnement international marqué par une concurrence accrue entre les grands ensembles régionaux
Intégration continentale et recomposition des sociétés africaines
L’intérêt croissant accordé à la Zone de libre-échange continentale africaine ne peut être réduit à une simple dynamique de libéralisation commerciale. Au-delà des statistiques relatives aux échanges ou aux investissements, la ZLECAf renvoie à une interrogation plus profonde sur les modalités de construction d’un espace africain capable d’articuler économie, société et territoire. Dans une perspective proche de celle défendue par Edgar Morin, le développement ne peut être pensé comme un phénomène exclusivement économique, il constitue un processus complexe où s’entrecroisent les dimensions institutionnelles, culturelles, sociales et politiques. La question centrale n’est donc pas seulement de savoir comment accroître les flux commerciaux entre les pays africains, mais comment transformer ces flux en mécanismes de cohésion et d’intégration sociale.
Cette problématique apparaît particulièrement importante dans un continent marqué par une croissance démographique rapide et par l’arrivée massive de nouvelles générations sur le marché du travail. Les femmes, les jeunes diplômés, les entrepreneurs et les petites entreprises ne représentent pas uniquement des bénéficiaires potentiels de l’intégration, ils en constituent l’une des conditions structurelles de réussite. Comme l’a montré Alain Touraine, les grandes transformations historiques ne deviennent durables que lorsqu’elles sont portées par des acteurs sociaux capables de leur donner un contenu concret. La véritable innovation de la ZLECAf réside peut-être dans cette tentative de faire de l’intégration économique un vecteur de participation sociale plutôt qu’un simple instrument de régulation des marchés.
Pour la Tunisie, cette évolution revêt une importance particulière. Les expériences accumulées dans les secteurs des services, de la formation supérieure, des technologies numériques ou encore de l’industrie pharmaceutique pourraient trouver dans les marchés africains des espaces d’expansion nouveaux. Toutefois, le défi ne consiste pas uniquement à exporter davantage, il réside dans la capacité à construire des réseaux durables de coopération, de transfert de compétences et de production de valeur à l’échelle continentale.
La ZLECAf face aux mutations de la géoéconomie mondiale
L’émergence de la ZLECAf doit également être replacée dans les transformations du système mondial. Immanuel Wallerstein avait montré que l’économie internationale s’est historiquement structurée autour de rapports asymétriques entre centres et périphéries. Dans le cas africain, cette logique s’est traduite par une orientation durable des économies vers l’exportation de matières premières et vers des marchés extérieurs souvent plus importants que les marchés régionaux eux-mêmes. Au-delà de sa dimension commerciale, la ZLECAf peut ainsi être interprétée comme une réponse historique à cette fragmentation héritée des trajectoires coloniales qui ont longtemps limité la densification des échanges intra-africains.
Cette lecture rejoint également les analyses de Samir Amin sur la nécessité de renforcer les capacités de développement endogène afin de réduire les formes de dépendance structurelle. L’enjeu ne consiste pas simplement à augmenter le volume des échanges entre pays africains, mais à favoriser l’émergence de chaînes de valeur continentales capables de retenir une part plus importante de la richesse produite sur le continent. Les expériences du Kenya dans les services numériques, du Rwanda dans les technologies administratives ou encore du Maroc dans l’industrie automobile illustrent déjà certaines possibilités de cette montée en gamme productive.
Dans cette perspective, l’un des défis majeurs de la ZLECAf ne réside pas dans l’ouverture des frontières mais dans la création d’infrastructures relationnelles capables de relier durablement les sociétés africaines. En reprenant l’approche de Manuel Castells, on pourrait même affirmer que la véritable compétition du XXIe siècle oppose moins des territoires que des réseaux. La question fondamentale devient alors la suivante : l’Afrique parviendra-t-elle à construire ses propres réseaux de circulation des biens, des capitaux, des connaissances et de l’innovation ou continuera-t-elle à dépendre principalement de réseaux conçus et contrôlés depuis l’extérieur ? C’est probablement autour de cette interrogation que se jouera la portée historique réelle de la ZLECAf au cours des prochaines décennies.
