Par Mondher AFI
Le 15 juin 2026, lors du Conseil des ministres tenu au Palais du gouvernement à la Kasbah sous la présidence de la Cheffe du gouvernement SarraZaâfrani Zenzri, agissant au nom du Président de la République, Kaïs Saïed, le projet de loi relatif au Plan de Développement 2026-2030 a été examiné et débattu. Cet événement dépasse, en vérité, le cadre d’une simple étape administrative.
Il s’inscrit dans une démarche de réflexion relative aux modalités par lesquelles l’État peut accompagner les transformations économiques, sociales et territoriales dans un contexte international marqué par des évolutions rapides et des incertitudes croissantes.
La mondialisation contemporaine ne peut plus être appréhendée à travers les schémas interprétatifs qui ont prévalu durant la phase d’expansion et d’intensification des échanges mondiaux à la fin du XXᵉ siècle et au début du XXIᵉ siècle.
Loin de constituer un processus linéaire et homogène de convergence économique et d’intégration croissante des marchés, elle apparaît aujourd’hui comme un phénomène historique complexe, multidimensionnel et profondément contradictoire. Sa nature évolutive, la diversité de ses manifestations et l’enchevêtrement de ses dimensions économiques, politiques, technologiques, culturelles et géostratégiques rendent particulièrement difficile toute définition définitive ou univoque.
Les crises climatiques, les rivalités géopolitiques, les perturbations des chaînes logistiques mondiales, les révolutions technologiques successives ainsi que les vulnérabilités croissantes dans les domaines de l’énergie, de l’alimentation et des ressources stratégiques ont profondément ébranlé les certitudes qui ont longtemps accompagné le discours dominant sur la mondialisation. Celle-ci n’apparaît plus comme un processus linéaire conduisant mécaniquement vers davantage de prospérité, de stabilité et d’interdépendance harmonieuse. Au contraire, l’intensification des connexions mondiales a révélé une réalité plus paradoxale : à mesure que les flux s’accélèrent, les fragilités se propagent, à mesure que les réseaux s’étendent, les risques se systématisent et à mesure que les interdépendances se renforcent, les capacités de contrôle se réduisent.
Cette évolution met en lumière une caractéristique fondamentale de la mondialisation contemporaine : son caractère profondément conflictuel et controversé. Il ne s’agit pas d’un phénomène homogène mais d’un ensemble de dynamiques souvent contradictoires dont les effets varient selon les espaces, les acteurs et les rapports de force. Derrière l’apparente universalité des échanges se dissimulent des asymétries croissantes de pouvoir, de savoir et de capacité d’influence. Dès lors, le débat ne porte plus uniquement sur les conséquences de la mondialisation mais sur sa nature même, sur les mécanismes qui la structurent et sur les fondements idéologiques qui ont longtemps présenté l’ouverture des marchés comme un horizon indiscutable de l’histoire.
Dans ce contexte marqué par l’incertitude, la volatilité et l’imprévisibilité, la question centrale n’est plus seulement celle de l’intégration au monde, mais celle de la capacité des sociétés à maîtriser les effets de cette intégration.
Gouvernance dans un monde incertain
L’expérience récente a montré que la dépendance excessive à des chaînes de valeur mondialisées, à des technologies externes ou à des ressources stratégiques importées peut rapidement se transformer en facteur de vulnérabilité. La souveraineté ne disparaît donc pas sous l’effet de la mondialisation, elle se redéfinit à travers la capacité d’anticiper, d’adapter et de résister aux chocs systémiques.
C’est précisément dans cette perspective que l’État stratégique retrouve une centralité que plusieurs décennies de gouvernance néolibérale avaient cherché à relativiser. La planification ne réapparaît pas comme une nostalgie administrative ou comme le vestige d’une économie dirigée, elle s’impose comme une réponse rationnelle à un monde caractérisé par la complexité croissante des interactions, l’accélération des transformations et l’érosion des capacités traditionnelles de prévision. Là où le marché réagit aux signaux du présent, la planification cherche à construire des capacités d’action orientées vers le futur.
La célèbre affirmation selon laquelle gouverner consiste à prévoir acquiert ainsi une signification renouvelée. Dans un environnement marqué par des ruptures technologiques permanentes, des mutations écologiques profondes et des recompositions géopolitiques rapides, l’action publique ne peut plus se limiter à la gestion de l’urgence. L’absence de vision stratégique condamne les institutions à une logique réactive, où chaque crise en appelle une autre sans que soient traitées les causes structurelles des déséquilibres. À l’inverse, l’intégration de la prospective stratégique dans les processus de décision permet de dépasser l’horizon du court terme et de réintroduire le temps long dans la gouvernance.
Dès lors, l’anticipation n’est plus un exercice intellectuel périphérique réservé aux experts, elle devient une nécessité politique, économique et sociétale. Dans un monde où l’incertitude constitue désormais la norme plutôt que l’exception, la capacité à explorer les futurs possibles, à détecter les signaux faibles, à identifier les ruptures émergentes et à évaluer les conséquences à long terme des décisions présentes représente une ressource stratégique majeure. L’enjeu n’est plus de prédire l’avenir avec certitude, mais de construire les conditions permettant aux sociétés d’affronter l’imprévisible, de réduire leur vulnérabilité et de préserver leur capacité de choix. Ainsi, la prospective et la planification cessent d’être des instruments complémentaires de l’action publique pour devenir les fondements mêmes d’une gouvernance capable d’agir dans un monde de plus en plus complexe, interdépendant et incertain.
La planification comme instrument de cohérence collective
Depuis plusieurs décennies, les économistes du développement soulignent que la croissance économique ne résulte pas uniquement de l’accumulation du capital ou de l’ouverture des marchés, mais qu’elle dépend également de la capacité des institutions à coordonner les investissements, les infrastructures, l’éducation, la recherche et les politiques territoriales.
Dans cette perspective, le Plan de Développement 2026-2030 peut être interprété comme une tentative de réarticuler les différentes dimensions de l’action publique autour d’objectifs communs.
L’économiste français François Perroux affirmait que «le développement est la combinaison des changements mentaux et sociaux qui rendent une population apte à faire croître durablement son produit réel». Cette définition rappelle que le développement ne se réduit jamais à la seule croissance du PIB. Il implique une transformation globale des structures sociales, économiques et institutionnelles.
L’intérêt majeur du plan réside ainsi dans sa volonté affichée de relier les enjeux économiques aux questions sociales, territoriales et environnementales.
L’approche ascendante : une rupture méthodologique significative
L’un des apports les plus significatifs de la démarche proposée réside dans l’adoption d’une approche ascendante fondée sur la remontée des besoins, des propositions et des priorités depuis les territoires. Cette orientation marque une rupture avec les modèles traditionnels de planification centralisée en reconnaissant que le développement ne peut être durable que lorsqu’il est construit avec les populations et non uniquement pour elles. Dans cette perspective, les territoires ne sont plus considérés comme de simples espaces d’exécution des politiques publiques, mais comme des acteurs à part entière de leur conception. Cette vision rejoint les travaux d’Amartya Sen, pour qui le développement consiste avant tout à renforcer les capacités réelles des individus et des collectivités à agir sur leur propre destin. Elle s’inscrit également dans les analyses de Pierre Veltz, qui montre que la création de richesse repose de plus en plus sur les interactions entre acteurs locaux, institutions, infrastructures et réseaux de connaissances. Toutefois, une telle ambition exige des capacités administratives solides, une gouvernance efficace et une coordination permanente entre les différents niveaux de décision.
Cette logique conduit naturellement à placer la question des inégalités territoriales au cœur de la réflexion stratégique. Les disparités régionales ne constituent pas seulement un problème d’équité sociale, elles représentent également une contrainte majeure pour la compétitivité et la cohésion nationale. Comme le soulignait Yves Lacoste, l’espace est toujours le produit de rapports économiques, sociaux et politiques. Les écarts persistants entre les régions côtières et les régions de l’intérieur traduisent ainsi des trajectoires historiques inégales en matière d’investissements, d’infrastructures et d’accès aux services publics. Leur réduction constitue donc autant un impératif économique qu’un objectif de justice territoriale.
Dans ce contexte, la sécurité hydrique apparaît comme l’un des défis stratégiques majeurs de la Tunisie. Plus que la quantité d’eau disponible, c’est désormais la qualité de sa gouvernance qui déterminera les perspectives de développement. L’avenir dépendra de la capacité à articuler interconnexions hydrauliques, retenues collinaires, dessalement, réutilisation des eaux traitées, recharge des nappes et irrigation intelligente. La gestion de l’eau devient ainsi un enjeu transversal reliant agriculture, énergie, environnement et aménagement du territoire, au cœur même des conditions de la souveraineté et du développement durable.
Sécurité alimentaire et souveraineté productive
La question alimentaire occupe désormais une place centrale dans les stratégies nationales de développement.Les crises internationales récentes ont montré que l’intégration aux marchés mondiaux ne garantit pas nécessairement la sécurité d’approvisionnement. L’économiste Karl Polanyi soulignait déjà que les sociétés cherchent toujours à se protéger lorsque les mécanismes du marché deviennent insuffisants pour assurer leur stabilité.
Dans cette perspective, la sécurité alimentaire doit être comprise non comme une autarcie économique, mais comme une capacité nationale à réduire les vulnérabilités externes.
Cela suppose une meilleure articulation entre :
– la politique céréalière,
– la production fourragère,
– la gestion de l’eau,
– l’organisation des filières agricoles,
– la recherche agronomique.
Modernisation institutionnelle et efficacité de l’action publique
Aucun projet de développement ne peut réussir durablement sans institutions performantes. Douglass North, prix Nobel d’économie, considérait les institutions comme «les règles du jeu» qui structurent les comportements économiques et sociaux.
La qualité des infrastructures, des investissements ou des politiques publiques dépend largement de la qualité des institutions chargées de les concevoir et de les mettre en œuvre. La modernisation administrative, la simplification réglementaire, l’évaluation des politiques publiques et la transparence constituent ainsi des facteurs décisifs de réussite. L’expérience internationale montre que les pays ayant connu les trajectoires de développement les plus durables sont ceux qui ont réussi à construire des administrations compétentes, stables et capables d’apprendre de leurs propres expériences. L’examen du Plan de Développement 2026-2030, présenté lors du Conseil des ministres du 15 juin 2026 et réuni sur décision du Président de la République, témoigne d’une volonté de penser le développement dans sa globalité. Cependant, comme le rappelait le philosophe Paul Ricœur, «entre la vision et l’action se trouve l’épreuve du réel». L’enjeu fondamental ne réside donc pas dans la seule cohérence des orientations stratégiques affichées, mais dans leur aptitude à résister à l’épreuve des faits et à produire des transformations réelles, vérifiables et durables. La valeur d’un plan de développement ne se juge ni à l’ambition de son discours ni à la richesse de ses formulations, mais à sa capacité effective à améliorer les conditions de vie, à réduire les fractures territoriales et sociales et à préserver les ressources collectives.
