Par Mondher AFI
La rencontre tenue au Palais de Carthage le 17 juin 2026 entre le Président de la République, Kaïs Saïed, et le ministre mauritanien des Affaires étrangères, Mohamed Salem Ould Merzoug, porteur d’un message du Président mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, constitue un point de départ pertinent pour réfléchir à une question qui dépasse largement le cadre diplomatique immédiat. Derrière les échanges institutionnels se dessine en effet une histoire longue, profonde et complexe qui relie la Tunisie et la Mauritanie à travers des dynamiques religieuses, culturelles, commerciales, intellectuelles et géostratégiques remontant à plusieurs siècles.
L’intérêt scientifique d’une telle réflexion réside dans la nécessité de dépasser l’analyse événementielle des relations internationales pour inscrire les interactions tuniso-mauritaniennes dans ce que l’historien français Fernand Braudel appelait le «temps long». Les relations entre les sociétés ne se réduisent pas aux traités diplomatiques ni aux échanges économiques contemporains, elles s’enracinent dans des structures historiques profondes, dans des circulations humaines, dans des systèmes de croyances, dans des réseaux de savoirs et dans des imaginaires collectifs qui survivent souvent aux transformations politiques.
L’analyse historique permet de constater que les contacts entre l’espace correspondant aujourd’hui à la Tunisie et celui de la Mauritanie sont probablement très anciens. Certains chercheurs évoquent l’existence de relations indirectes dès l’époque carthaginoise. Les explorations maritimes attribuées au navigateur carthaginois Hannon au Ve siècle avant notre ère témoignent déjà de l’ouverture de l’Afrique du Nord sur les côtes occidentales du continent africain.
Toutefois, c’est avec l’expansion de la civilisation islamique que ces relations prennent une forme plus structurée. La fondation de Kairouan en 670 par Oqba Ibn Nafaa marque un tournant majeur dans l’histoire du Maghreb. Pensée initialement comme base militaire destinée à consolider la présence musulmane en Afrique du Nord, la ville se transforme progressivement en un centre religieux, intellectuel et culturel dont l’influence dépasse largement les frontières de l’Ifriqiya.
Pendant plusieurs siècles, Kairouan devient l’un des principaux pôles de diffusion du savoir islamique dans l’ensemble du Maghreb et jusqu’aux régions sahariennes. Son rayonnement ne repose pas uniquement sur sa fonction politique ou militaire, il s’appuie surtout sur sa capacité à produire du savoir, à former des juristes, à diffuser la langue arabe et à structurer les réseaux intellectuels de l’Occident musulman.
La médiation sanhadjite : une articulation anthropologique entre deux espaces
L’un des éléments les plus significatifs dans l’histoire des relations entre la Tunisie et la Mauritanie réside dans le rôle joué par les populations sanhadjites. Les Sanhadja constituent une vaste confédération berbère qui occupait autrefois un immense territoire allant du Sahara occidental aux régions méridionales du Maghreb.
L’anthropologie historique montre que ces groupes n’étaient pas simplement des tribus nomades isolées. Ils formaient au contraire de véritables réseaux de circulation reliant les centres urbains du Nord aux espaces sahariens et subsahariens. Les échanges commerciaux, les alliances matrimoniales, les mobilités religieuses et les itinéraires du pèlerinage contribuaient à la constitution d’un espace culturel intégré.
C’est dans ce contexte que s’inscrit l’épisode bien connu du voyage de Yahia Ibn Ibrahim al-Godali à Kairouan au XIᵉ siècle. De retour du pèlerinage à La Mecque, ce chef sanhadjite rencontre le grand juriste malikite Abu Imran al-Fasi. Cette rencontre apparaît aujourd’hui comme un moment fondateur dans l’histoire intellectuelle du Sahara occidental.
L’enseignement transmis à travers cette médiation favorisera ultérieurement l’émergence du mouvement almoravide, l’une des plus importantes expériences politiques et religieuses de l’histoire médiévale du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest. L’espace reliant Kairouan aux territoires de l’actuelle Mauritanie cesse alors d’être une simple zone de transit, il devient un véritable espace de production civilisationnelle.
Chinguetti et Kairouan : deux capitales symboliques du savoir islamique
L’histoire culturelle des relations tuniso-mauritaniennes ne peut être comprise sans évoquer le lien exceptionnel entre Kairouan et Chinguetti. Souvent qualifiée de «cité des bibliothèques», Chinguetti occupe une place particulière dans l’imaginaire intellectuel de l’Afrique musulmane. Pendant plusieurs siècles, son nom fut même utilisé dans de nombreuses régions du monde islamique pour désigner l’ensemble de la Mauritanie.
L’essor de Chinguetti est étroitement lié au développement des routes caravanières transsahariennes. Ces routes ne transportaient pas uniquement de l’or, du sel ou des marchandises, elles constituaient également des vecteurs de circulation des idées, des textes et des traditions savantes.
Dans cette dynamique, les œuvres du grand savant kairouanais Ibn Abi Zayd al-Qayrawani occupent une place centrale. Sa célèbre «Risala» s’impose progressivement comme l’un des textes fondamentaux de la formation juridique dans les mahadras mauritaniennes. La diffusion de cette œuvre illustre parfaitement ce que les sociologues de la culture appellent la circulation transrégionale des systèmes symboliques.
Le cas de la Risala révèle que l’influence de Kairouan sur la Mauritanie ne s’est pas exercée par domination politique mais par autorité intellectuelle. Le savoir devient ici un instrument de cohésion culturelle beaucoup plus durable que la contrainte militaire.
Les relations entre les deux espaces reposaient également sur une importante infrastructure économique. Les grandes routes sahariennes reliaient les centres urbains du Maghreb aux marchés de l’Afrique occidentale.
L’ancienne cité d’Aoudaghost, associée aux dynamiques sanhadjites, apparaît comme un maillon essentiel de ces réseaux. Les caravanes transportaient des produits matériels mais aussi des langues, des récits, des techniques, des croyances et des modèles sociaux.
L’anthropologue Claude Lévi-Strauss rappelait que les échanges constituent l’un des fondements de toute organisation sociale. Les routes transsahariennes illustrent parfaitement cette idée : elles créent des espaces de rencontre où se construisent progressivement des formes complexes d’interdépendance culturelle. Ainsi, le Sahara n’apparaît plus comme une frontière séparant les sociétés, il devient un espace relationnel reliant différents mondes humains.
De la défense des territoires à la maîtrise des circulations
La rencontre entre le Président Kaïs Saïed et le ministre mauritanien des Affaires étrangères Mohamed Salem Ould Merzoug s’inscrit dans un contexte régional et international particulièrement complexe, où les équilibres géopolitiques connaissent de profondes transformations. Au-delà de sa dimension protocolaire, cet échange traduit la volonté de deux États partageant des héritages historiques et culturels communs de renforcer leurs mécanismes de concertation face à des défis qui dépassent désormais largement le cadre national.
L’espace maghrébin et sahélo-saharien est aujourd’hui confronté à une combinaison de risques multidimensionnels : instabilités sécuritaires persistantes, expansion des réseaux criminels transfrontaliers, pressions migratoires croissantes, vulnérabilités économiques et alimentaires, ainsi que conséquences de plus en plus visibles des changements climatiques. Ces phénomènes interconnectés fragilisent les capacités d’action des États et rendent indispensable le développement de formes renouvelées de coopération régionale fondées sur la coordination, l’échange d’informations et la convergence des stratégies.
Dans ce contexte, les relations tuniso-mauritaniennes revêtent une importance particulière. Situées à l’interface entre l’espace maghrébin, méditerranéen et sahélien, la Tunisie et la Mauritanie disposent d’une position géostratégique qui leur confère un rôle potentiel dans la promotion de la stabilité régionale. Le dialogue politique entre les deux pays apparaît ainsi comme un instrument de consolidation de la confiance mutuelle, mais également comme un moyen de construire des réponses communes à des défis dont la portée est transnationale. Cette rencontre illustre, en définitive, la manière dont les liens historiques peuvent être mobilisés pour répondre aux exigences d’un environnement international marqué par l’incertitude, la compétition stratégique et l’accélération des mutations globales.
C’est précisément dans cette perspective que la relation entre la Tunisie et la Mauritanie mérite d’être replacée dans une temporalité longue. Loin d’être le produit exclusif des institutions diplomatiques contemporaines, elle s’inscrit dans un ensemble de connexions historiques ayant contribué à structurer les espaces maghrébins et sahariens pendant plusieurs siècles. Les échanges entre l’Ifriqiya, les régions sahariennes et les territoires correspondant à l’actuelle Mauritanie ont participé à la formation de vastes réseaux de circulation qui associaient les dimensions économiques, religieuses, intellectuelles et politiques. Ces interactions ont produit des formes de connectivité régionale particulièrement remarquables dans des espaces pourtant caractérisés par de fortes contraintes géographiques.
Kairouan et la Mauritanie ont occupé, à différentes époques, des positions complémentaires dans les réseaux de circulation qui structuraient le Maghreb et le Sahara. Kairouan constituait un important centre de production du savoir, de formation des élites et de diffusion des normes religieuses, juridiques et administratives à travers l’Afrique du Nord et les espaces sahariens. De son côté, la Mauritanie jouait un rôle stratégique dans les échanges transsahariens grâce à ses routes caravanières et à ses centres intellectuels, notamment Chinguetti. Ces interactions révèlent l’existence d’un vaste espace régional intégré où le Sahara servait de lien favorisant les échanges humains, culturels et intellectuels.
Les nouveaux impératifs du dialogue régional
Cette profondeur historique confère une dimension particulière aux rencontres diplomatiques contemporaines. Celles-ci ne se limitent pas à la gestion des intérêts immédiats des États, elles participent également à la réactivation de cadres de coopération hérités d’une longue histoire de circulations régionales. Dans un contexte où les fractures géopolitiques tendent à se multiplier, la capacité des États à mobiliser des ressources historiques et des références communes peut constituer un facteur important de stabilité et de dialogue.
La portée symbolique de ce type de rencontre devient encore plus significative lorsqu’elle est examinée à la lumière des défis actuels qui affectent l’espace maghrébo-saharien. Celui-ci se trouve aujourd’hui au croisement de plusieurs dynamiques potentiellement déstabilisatrices. Les transformations climatiques accélèrent la désertification, accentuent les tensions sur les ressources hydriques et fragilisent les équilibres socio-économiques de nombreuses régions. Les difficultés de développement alimentent les flux migratoires tandis que les espaces faiblement contrôlés deviennent parfois des zones d’activité pour des réseaux criminels impliqués dans les trafics de diverses natures. Dans le même temps, les recompositions géopolitiques mondiales renforcent la compétition pour l’accès aux ressources stratégiques, aux infrastructures logistiques et aux corridors commerciaux reliant l’Afrique à l’Europe et aux marchés internationaux.
Dans un contexte marqué par l’interdépendance croissante des risques sécuritaires, économiques, environnementaux et migratoires, les rencontres entre responsables maghrébins et sahéliens dépassent la seule dimension diplomatique pour s’inscrire dans une logique de gouvernance régionale. Elles traduisent la nécessité de mécanismes de coordination capables de répondre à des défis transnationaux qu’aucun État ne peut gérer isolément. La rencontre tuniso-mauritanienne illustre ainsi la recherche de nouveaux cadres de coopération au sein de l’espace maghrébo-saharien. Son intérêt analytique réside dans sa capacité à révéler les recompositions géopolitiques en cours et l’importance croissante de la concertation régionale face à un environnement international caractérisé par l’incertitude et la multiplication des vulnérabilités.
