Chaque année, au début de la saison estivale, le rituel atterrant se répète le long des 1.300 kilomètres de côtes tunisiennes. De Bizerte à Sfax, en passant par les joyaux touristiques du Cap Bon et du Sahel comme Kélibia, Hammamet, ainsi que Sousse ou Mahdia, la quête de fraîcheur en bord de mer ne se traduit plus seulement par un afflux d’estivants bénin et bénéfique pour l’activité économique, mais aussi par une agression multiforme du littoral et une privatisation agressive du domaine public maritime (DPM).
L’explosion de la demande pour des résidences estivales privées dites «pieds dans l’eau» et la pression excessive d’un modèle touristique balnéaire mal encadré ont fini par métamorphoser nos plages en une gigantesque dalle de béton et de constructions improvisées en bois et d’autres matériaux de fortune. Certains hôteliers transforment aussi les plages en espaces privés et interdits au public en y installant des parasols, des transats, des cabanes, des bases nautiques ou encore des centres d’animation.
Ce phénomène de mitage rampant réduit le sable à une peau de chagrin, quand il ne provoque pas purement et simplement sa disparition locale dans certains endroits. Pourtant, la préservation de nos rivages n’a rien d’une préoccupation moderne. Dès l’époque carthaginoise, une autorisation stricte était exigée pour toute implantation civile ou militaire en front de mer. Aujourd’hui, face à l’incivisme et à la spéculation foncière débridée, ce précieux héritage historique s’effrite sous le coup d’une anarchie spatiale intolérable.
Les récentes données officielles publiées par l’Agence de Protection et d’Aménagement du Littoral (APAL) révèlent une accélération vertigineuse de ce fléau. Selon Mohamed Lassâad Doufeni, directeur de l’administration du domaine public maritime à l’APAL, les services de contrôle enregistrent désormais une moyenne préoccupante de 1.000 infractions par an. Pour saisir la trajectoire de ce dérapage, une mise en perspective historique s’impose : avant la révolution de 2011, l’agence nationale ne recensait en moyenne que 150 infractions annuelles. Ce chiffre a bondi à 750 durant la décennie post-révolutionnaire. Les gouvernorats de Nabeul et de Bizerte arrivent largement en tête de ce triste palmarès.
Cette situation alarmante s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs : la disponibilité de terrains vacants hautement convoités en bord de mer et, surtout, le retard chronique ou l’absence totale de plans d’aménagement urbain (PAU) approuvés dans plusieurs municipalités côtières. Profitant de ces failles administratives, des particuliers fortunés ainsi que des promoteurs immobiliers indélicats et des commerçants peu scrupuleux s’approprient illégalement des portions entières d’un milieu naturel fragile pour les annexer à des propriétés privées ou à des projets commerciaux lucratifs. L’indulgence excessive manifestée par le passé sous prétexte de préserver la paix sociale ou de soutenir des exploitants en difficulté économique n’a fait qu’ancrer un sentiment d’impunité préjudiciable à la collectivité nationale.
Cette occupation agressive du rivage engendre des bouleversements environnementaux irréversibles. Les diagnostics scientifiques établis par l’APAL indiquent que près de 50% de la superficie totale du littoral tunisien est désormais bétonnée, avec en corollaire d’immenses volumes de déchets solides et un grand rejet d’eaux usées en mer sans traitement adéquat préalable.
La riposte s’organise
Dans une étude académique majeure intitulée «Aménagement et érosion accélérée des plages sur la côte orientale de la Tunisie», les universitaires Fawzi Brahim et Dalenda Bada, membres du Laboratoire de cartographie géomorphologique (CGMED) à l’Université de Sousse, ont tiré la sonnette d’alarme. Ils démontrent que la pression foncière et la méconnaissance flagrante de la fragilité des écosystèmes côtiers accélèrent l’érosion de manière dramatique. À Kélibia, la plage de la zone Mamounia, qui s’étendait autrefois sur plus de 800 mètres, a entièrement disparu. L’État a dû y mener de lourds travaux d’enrochement artificiel pour éviter que les vagues n’emportent les habitations édifiées en front de mer. Plus grave encore, des vestiges archéologiques inestimables, dont des thermes et maçonneries antiques, ont été submergés et démantelés par les eaux. Au niveau de Port El Kantaoui (Sousse), la ligne de rivage a reculé de 25 à 43 mètres entre 1962 et 2022. Ce recul généralisé menace directement d’extinction une quarantaine d’espèces animales et végétales endémiques des rivages méditerranéens.
Pourtant, le Code de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme (CATU) et l’arsenal juridique tunisien prévoient des règles strictes, notamment une zone de servitude «non aedificandi» interdisant toute construction à moins de 25 mètres de la limite du DPM.
L’APAL et les autorités régionales ont cependant décidé de passer à l’offensive. Des projets très populaires, dont celui de «Coco Beach» (gouvernorat de Bizerte) sont désormais dans le collimateur. La commission compétente de l’agence publique a fermement refusé d’examiner leurs dossiers de régularisation, exigeant la démolition préalable et intégrale de toutes les structures en dur avant toute discussion. La Loi n°73 de 1995 relative au domaine public maritime stipule que l’usage des plages par les citoyens est «libre, égal et gratuit». Les concessions saisonnières accordées aux privés ne peuvent en aucun cas excéder la moitié de la largeur d’une plage, la moitié restante devant impérativement demeurer vide et accessible au public. Les contrevenants s’exposent à des peines allant jusqu’à un an de prison et 50.000 dinars d’amende, des sanctions qui doublent en cas de récidive.
À Bizerte, le gouverneur Salem Ben Yaâkoub a personnellement mené, début juin, une inspection rigoureuse à Rafraf (Ras Jebel), où il a rappelé que les autorisations d’occupation temporaire ne constituent jamais un droit acquis mais une dérogation révocable, ordonnant l’application immédiate de sanctions et la démolition des structures non conformes. Pour lier la répression à la valorisation, un budget de 2,1 millions de dinars a été alloué pour réaménager la digue de la corniche de Rafraf, consolider l’ouvrage côtier contre l’érosion et concevoir six nouvelles rampes d’accès public à la mer.
Cette dynamique a trouvé un écho spectaculaire à Sousse. Une vaste opération conjointe, unissant le district de la police nationale, les brigades municipales et les inspecteurs de l’APAL, a pris d’assaut la zone de la médina, la rue de France et le front de mer. Visant les hôtels, bars et cafés qui étendaient indûment leurs terrasses sur le sable, les autorités ont procédé à des saisies massives d’équipements et de structures mobiles installés au-delà des limites légales, tout en infligeant des amendes aux contrevenants.
La reprise en main vigoureuse constatée en ce début d’été redonne espoir à la population et réaffirme l’autorité de la loi sur le bien commun. Mais les experts estiment que les opérations policières et les campagnes de démolition ne résoudront pas, à elles seules, le problème si elles restent isolées. Une véritable sauvegarde de notre patrimoine côtier exige d’accélérer d’urgence la promulgation des plans d’aménagement urbain par les municipalités, de doter l’APAL de moyens humains et financiers accrus pour sa mission de surveillance et d’impliquer activement la société civile et les médias.
Walid KHEFIFI
