Les très bonnes notes sont de plus en plus banalisées dans nos écoles. Les résultats positifs observés chaque année chez nos élèves du primaire et du secondaire reflètent-ils vraiment leur valeur réelle ? Nos élèves sont-ils devenus des génies ? Les enseignants font-ils preuve de largesse en attribuant de bonnes notes ? Y a-t-il un dysfonctionnement au niveau de l’évaluation des élèves ? Sans doute d’autres causes sont-ils à l’origine du malaise éducatif en Tunisie.
Cependant, tout le monde parle du niveau scolaire qui baisse d’une année à l’autre. Pourtant, les chiffres officiels disent que les résultats ne cessent de s’améliorer chez nos élèves, à en juger par les chiffres fournis chaque fin d’année scolaire par le ministère de l’Education. Des élèves qui passent aux niveaux supérieurs avec 18/20 et 19/20 de moyenne et des candidats au bac qui obtiennent des moyennes hors normes. Alors que jadis, il fallait suer sang et eau pour atteindre l’excellence ou même l’optimum. La situation semble tenir du paradoxe. D’une énigme même ! Aussi faut-il chercher les paramètres nécessaires pour expliquer ce phénomène, l’élucider.
Des résultats scolaires pas toujours fiables
Les données officielles du ministère de l’Éducation tunisien pour l’année scolaire 2024-2025 montrent des statistiques précises sur les taux de réussite aux différents niveaux scolaires (primaire, collège, lycée). Le taux global de réussite varie selon les cycles scolaires, avec une amélioration progressive observée dans plusieurs régions du pays. Au niveau primaire, on parle, selon les dernières statistiques, de 93,5% de réussite. Au collège (enseignement de base) on compte 79,2% et au niveau de l’enseignement secondaire, on recense 78,8% de réussite. Quant à l’enseignement privé (collèges et lycées réunis), il s’agit de 79,2% de réussite. Ces chiffres nous montrent que le nombre des élèves qui passent à la classe supérieure est en croissance constante, tous cycles confondus. Sans parler des élèves du primaire où les bonnes notes se donnent à la pelle. Or, ces bons résultats ne reflètent pas toujours un bon niveau de nos élèves.
A quoi est due cette boulimie de bonnes notes ?
Sur ce point, les idées divergent : il y a ceux qui pensent que les élèves d’aujourd’hui ne sont pas plus bêtes que ceux d’antan et qu’il suffit de voir les taux élevés de réussite enregistrés chaque année dans nos écoles pour conclure que le niveau de nos élèves est dans l’ensemble satisfaisant. Toujours est-il que le système éducatif actuel, avec toutes ses insuffisances et ses faiblesses, est à l’origine de cette boulimie de bons résultats scolaires et cette envie des parents de voir leurs enfants exceller dans leurs études. Conséquence : le niveau réel de l’élève se mesure ainsi à l’aune du seul score réalisé à l’examen. Mais, il faut signaler que d’autres facteurs sont entrés en jeu dans les vingt dernières années. D’abord, la banalisation des 20/20 obtenus aisément par les élèves dans toutes les matières, ensuite le système d’évaluation des enseignants devenus de plus en plus indulgents, généreux, voire complaisants. Ajoutons à cela, le recours de la part de certains élèves à des procédés illicites, notamment la fraude lors des examens, une pratique qui se développe grâce aux technologies modernes, le téléphone portable par exemple. Outre le rachat accordé souvent automatiquement ou arbitrairement aux élèves ayant obtenu 9/20 de moyenne annuelle pour leur permettre d’accéder à la classe supérieure. Enfin et surtout, le recours aux cours particuliers, devenus presqu’une condition sine qua non à tout succès scolaire. Sans compter le gonflement des notes octroyées aux élèves des établissements privés où le taux de réussite a toujours été élevé. A l’école publique comme à l’école privée, les notes sont souvent supérieures aux efforts fournis par les apprenants, ce qui contribue sans doute à la baisse du niveau de nos élèves. Avec tous ces inconvénients dont souffre notre système éducatif, on se targue encore aujourd’hui, au niveau des autorités de tutelle, de dire que notre éducation est en bonne santé.
Un système d’évaluation à réviser
Pourtant, ni les conditions de travail dans nos écoles ni l’infrastructure précaire et dégradante dont souffre la majorité des établissements scolaires, ne favorisent ces succès scolaires qu’on enregistre chaque année. Aussi peut-on remarquer pendant plus d’une décennie, et surtout depuis la Révolution, une sorte de laisser-aller dans nos établissements scolaires où se multiplient actes de violence entre élèves et contre le corps enseignant ou membres de l’administration, menant à un état chaotique dans pas mal d’établissements scolaires. La conjoncture politique, économique et sociale y était certainement pour quelque chose. Ici, on agresse un(e) enseignant(e), là, on violente un directeur de collège ou de lycée, là encore, des énergumènes font irruption dans l’enceinte de l’école, à mains armées, semant la terreur parmi les élèves et les enseignants ! Une situation on ne peut plus délicate, fâcheuse et embarrassante pour la bonne marche des études et le bon fonctionnement des établissements scolaires, ce qui déteint négativement sur le bon déroulement de la scolarité des élèves et sur leurs résultats.
Et dire qu’aucune mesure efficace n’a été prise par les autorités compétentes depuis l’organisation de la consultation nationale sur l’éducation en Tunisie (dont les résultats sont restés lettre morte) pour mettre fin à ce chaos sévissant dans la majorité de nos écoles, dans toutes les régions du pays. Dans de telles circonstances et à ce rythme, on va certainement y laisser des plumes. La situation va empirer encore, même si on continue d’octroyer des 20/20 aux copies des élèves et qu’on se retrouve en fin d’année scolaire avec des scores très élevés. Ce n’est là que la partie submergée de l’iceberg : notre système éducatif est en péril, il faut le sauver ! Une Révolution a eu bien lieu dans le pays, cela doit absolument influer sur l’école, l’éducation et la formation des hommes de demain. Des voix s’élèvent partout (parents, enseignants, pédagogues, syndicats…) pour exiger de nouvelles réformes scolaires qui prennent en considération l’équilibre entre formation et résultat, pour redorer l’image du système éducatif tunisien et remettre en valeur le diplôme obtenu par nos élèves.
Hechmi KHALLADI
