Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Il existe dans la mémoire collective tunisienne des voix qui ont disparu des rues, mais qui continuent de résonner dans les souvenirs. Des voix matinales qui traversaient les quartiers populaires, annonçant l’arrivée d’un vendeur, d’un produit ou d’une saison. Elles faisaient partie du paysage sonore des villes et des villages, au même titre que les cloches des écoles, les discussions dans les cafés ou les conversations entre voisins.
Le vendeur ambulant d’autrefois n’était pas seulement un commerçant qui cherchait à écouler sa marchandise. Il était un personnage familier, un visage connu, un acteur discret de la vie sociale. Il connaissait les familles, leurs habitudes, leurs besoins et parfois même leurs difficultés. Entre lui et les habitants existait une relation fondée sur la confiance, bien différente des rapports impersonnels qui dominent souvent le commerce moderne.
Avant l’apparition massive des grandes surfaces, des centres commerciaux et des plateformes numériques, les vendeurs ambulants occupaient une place essentielle dans l’économie quotidienne. Ils parcouraient les quartiers avec leurs paniers, leurs charrettes ou leurs véhicules simples, proposant des légumes, des fruits, du poisson, des vêtements, des objets domestiques ou encore des produits saisonniers.
Leur présence rythmait la journée. Chaque quartier avait ses rendez-vous, ses habitudes et ses voix familières. Les habitants savaient reconnaître le passage du vendeur de légumes ou celui du marchand de fruits simplement à sa manière d’appeler les clients. Ces cris traditionnels constituaient une véritable identité culturelle, une forme de communication populaire aujourd’hui presque disparue.
Des voix qui racontaient la vie des quartiers
Dans la Tunisie d’autrefois, la rue était un espace de rencontre. Elle n’était pas seulement un lieu de circulation, mais un lieu où se construisaient les relations humaines. Le vendeur ambulant participait à cette animation quotidienne. Il apportait avec lui des nouvelles, des discussions et parfois même une forme de solidarité.
Dans plusieurs régions, ces petits commerçants jouaient un rôle économique important. Ils permettaient aux familles modestes d’accéder à des produits abordables et facilitaient la vie des habitants qui n’avaient pas toujours la possibilité de se déplacer vers les marchés éloignés.
La relation commerciale dépassait souvent la simple transaction. Le vendeur connaissait ses clients et pouvait accepter de différer un paiement lorsqu’une famille traversait une période difficile. Cette confiance, aujourd’hui devenue rare dans beaucoup d’échanges économiques, représentait une valeur sociale importante.
Cependant, cette image nostalgique ne doit pas cacher les réalités difficiles vécues par ces travailleurs. Derrière chaque vendeur ambulant se trouvait souvent une histoire de fatigue, d’incertitude et de recherche quotidienne d’un revenu. Beaucoup travaillaient de longues heures, exposés aux conditions climatiques, sans véritable protection sociale ni garantie pour l’avenir.
Entre nostalgie du passé et difficultés du présent
Parler des vendeurs ambulants d’autrefois ne signifie pas idéaliser une époque où tout était meilleur. Le passé avait aussi ses injustices et ses difficultés. Beaucoup de ces travailleurs exerçaient leur activité par nécessité, parfois faute d’autres possibilités professionnelles.
Le commerce ambulant représentait souvent une économie de survie. Il permettait à des milliers de familles de vivre grâce à leur travail, mais il révélait également les limites d’un système économique incapable d’offrir suffisamment d’emplois stables à tous.
Aujourd’hui encore, la question des vendeurs ambulants suscite des débats en Tunisie. Certains considèrent que l’occupation anarchique des espaces publics pose des problèmes d’organisation urbaine. D’autres rappellent que derrière cette activité se trouvent des citoyens qui cherchent simplement à gagner leur vie dignement.
La véritable difficulté consiste donc à trouver un équilibre entre l’organisation nécessaire des villes et le respect de la dignité des travailleurs. Une politique efficace ne devrait pas seulement viser l’interdiction ou l’éloignement, mais proposer des solutions permettant d’intégrer ces activités dans un cadre légal et organisé.
Car le vendeur ambulant n’est pas uniquement une présence dans la rue. Il est aussi le résultat d’une réalité sociale et économique. Derrière chaque étal improvisé existent une famille, une histoire personnelle et un effort quotidien pour assurer une vie meilleure.
La disparition progressive d’un patrimoine populaire
Avec la transformation des modes de consommation, la figure traditionnelle du vendeur ambulant a progressivement changé. Les grandes surfaces, les magasins modernes et aujourd’hui le commerce en ligne ont profondément modifié les habitudes des Tunisiens.
Le consommateur moderne recherche souvent la rapidité, le confort et la diversité des choix. Il achète parfois sans connaître l’origine du produit ni la personne qui le vend. Cette évolution a apporté de nombreux avantages, mais elle a aussi réduit les espaces de contact humain qui existaient autrefois.
La disparition progressive des vendeurs ambulants traditionnels représente donc plus qu’un changement économique, elle correspond également à la perte d’une partie de la mémoire populaire. Comme certaines professions artisanales ou certaines traditions locales, ces métiers racontaient une époque et une manière de vivre.
Préserver cette mémoire ne signifie pas refuser la modernité. Une société ne peut pas rester figée dans le passé. Mais elle peut évoluer tout en conservant ce qui donne un sens humain à son histoire.
Les villes modernes ont besoin d’organisation, mais elles ont aussi besoin d’âme. Une rue uniquement consacrée aux voitures, aux commerces standardisés et aux échanges rapides risque de perdre une partie de son identité.
Réinventer l’économie populaire avec respect
Les vendeurs ambulants font partie de l’histoire sociale de la Tunisie. Leur avenir ne devrait pas être pensé uniquement en termes de contrôle, mais aussi en termes d’accompagnement et d’intégration.
Il serait possible de créer des espaces adaptés, de faciliter les procédures administratives et d’aider ces travailleurs à transformer leurs activités en projets économiques plus stables. L’objectif ne devrait pas être d’effacer une réalité sociale, mais de lui donner un cadre plus organisé et plus digne.
Une société moderne est celle qui sait concilier le progrès avec la mémoire. Elle avance vers l’avenir sans mépriser les expériences du passé. Les vendeurs ambulants d’autrefois nous rappellent que l’économie n’est pas seulement une question de chiffres et de marchés, mais aussi une affaire de relations humaines.
Les voix qui résonnaient autrefois dans les ruelles tunisiennes n’étaient pas de simples appels commerciaux, elles étaient une partie du quotidien, une musique populaire qui accompagnait la vie des quartiers.
Aujourd’hui, alors que les villes changent rapidement, il est important de ne pas oublier ces hommes et ces femmes qui ont participé, à leur manière, à l’histoire sociale du pays. Car une nation qui respecte sa mémoire est mieux préparée à construire son avenir.
