Le problème est quasiment universel. L’accès des mineurs aux réseaux sociaux est en train de causer beaucoup de dégâts au point que certains pays ont déjà décidé de limiter cet accès alors que d’autres cherchent à changer le contenu de ces réseaux. C’est l’Australie qui a annoncé la couleur et qui montrera le chemin aux autres, dans un sens ou dans un autre, alors qu’en Tunisie, on n’y pense pas beaucoup pour le moment car le pays et l’Etat ont d’autres chats à fouetter…
Les nouvelles technologies ne font pas que du bien à l’humanité. En matière d’internet et de réseaux sociaux, le prix à payer, face à l’avancée des techniques de communication et de connexion, s’avère très cher et pourrait conduire plus d’une génération vers un futur à risque.
Faut-il, dès lors, interdire aux mineurs, qui sont la principale victime de ces réseaux sociaux, d’y accéder avant l’âge de 15 ou 16 ans ?
De toute façon, tous les regards se tournent actuellement vers l’Australie. Depuis le 10 décembre 2025, les principales plateformes doivent empêcher les moins de 16 ans de conserver ou de créer des comptes. L’Australie est devenue le premier pays au monde à imposer une interdiction nationale aussi large.
L’expérience est donc observée attentivement par les gouvernements qui envisagent de suivre le même chemin. Et son premier enseignement est loin d’être simple.
D’un côté, le gouvernement australien affirme que plus de cinq millions de comptes appartenant ou susceptibles d’appartenir à des moins de 16 ans ont été supprimés, désactivés ou restreints depuis l’entrée en vigueur du dispositif.
De l’autre, une étude publiée dans un journal médical britannique auprès de 408 adolescents âgés de 12 à 17 ans montre qu’environ 85% des moins de 16 ans interrogés continuaient d’utiliser au moins l’une des plateformes concernées trois mois après l’entrée en vigueur de la loi. Les chercheurs concluent qu’il existe encore peu d’éléments permettant d’identifier une réduction immédiate et substantielle de l’usage chez les adolescents déjà habitués aux réseaux sociaux.
Ce chiffre ne signifie cependant pas que 85% des adolescents ont consciemment «piraté» le système. Les stratégies déclarées de contournement étaient nettement moins nombreuses : environ 15% des 12-13 ans et 19% des 14-15 ans interrogés disaient avoir utilisé un faux compte, tandis qu’environ 3% déclaraient avoir recours à un VPN. Le problème semble donc autant venir des adolescents que de l’efficacité des dispositifs de contrôle mis en place par les plateformes.
Vérifier l’âge reste le talon d’Achille
Autre difficulté à falloir dépasser, le contrôle de l’âge n’est pas une chose aisée. L’étude australienne montre en effet que les systèmes de vérification restent très variables. Environ deux tiers des adolescents interrogés avaient rencontré une procédure de vérification, mais seulement 5% des 12-13 ans et 11% des 14-15 ans avaient dû fournir la photographie d’un document d’identité officiel.
Les méthodes les plus fréquentes consistaient simplement à demander l’âge déclaré ou à analyser un selfie. Or un adolescent peut mentir sur sa date de naissance. L’estimation de l’âge par le visage possède une marge d’erreur. Un compte peut être utilisé par plusieurs personnes. Et un système particulièrement intrusif peut, à l’inverse, poser un problème de protection des données personnelles. C’est tout le paradoxe.
C’est dire que plus la vérification est légère, plus l’interdiction est facile à contourner. Plus elle devient robuste, plus elle risque de transformer l’accès courant à Internet en contrôle d’identité permanent.
De toute façon, l’Australie ne renonce pas, elle durcit la pression sur les plateformes et le bilan mitigé n’a pas conduit Canberra à abandonner son dispositif. Le gouvernement australien considère au contraire que les plateformes n’en font pas assez pour appliquer la loi. Le 28 juin 2026, il a annoncé son intention de doubler le plafond des sanctions applicables aux violations systématiques, de 49,5 millions à 99 millions de dollars australiens, tout en renforçant les pouvoirs d’enquête du régulateur eSafety. Plusieurs réseaux sociaux faisaient alors l’objet d’investigations concernant leur respect des nouvelles règles.
L’expérience australienne ne démontre donc pas simplement que «l’interdiction ne marche pas». Elle montre quelque chose de plus subtil : une limite d’âge inscrite dans la loi n’a de sens que si les plateformes sont réellement capables -et contraintes- de l’appliquer.
En France, la proposition d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans a été présentée par le président de la République, mais elle a été invalidée par le Conseil constitutionnel.
Or, en janvier 2026, l’Agence nationale française de sécurité sanitaire, l’Anses, a publié une importante expertise consacrée aux usages des réseaux sociaux chez les adolescents. Elle s’intéresse notamment aux liens avec le sommeil, l’anxiété, la dépression, l’image de soi, les troubles alimentaires, les comportements suicidaires et le cyberharcèlement.
Derrière une idée apparemment simple apparaît pourtant une série de questions beaucoup plus complexes : à quel âge faut-il autoriser un enfant à ouvrir un compte ? Comment vérifier son âge sans demander à toute la population de prouver son identité ? Une interdiction peut-elle réellement fonctionner face aux adolescents qui cherchent à la contourner ? Faut-il penser plutôt à modifier les plateformes elles-mêmes ?
Qu’en est-il de la Tunisie ?
Partout dans le monde, on s’active à trouver des solutions pratiques à ce phénomène. Le Royaume-Uni prévoit une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans, avec une adoption envisagée d’ici Noël et une mise en application autour du printemps 2027. Le Danemark a annoncé un seuil de 15 ans, tout en permettant aux parents d’autoriser l’accès à certaines plateformes à partir de 13 ans. La Turquie a adopté en avril une législation interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Les Émirats arabes unis ont fixé en juin à 15 ans l’âge minimum pour créer ou utiliser un compte personnel, devenant le premier pays arabe à annoncer une mesure de cette nature. La Malaisie interdit désormais aux moins de 16 ans de créer de nouveaux comptes.
Bien que méritant d’être posée en Tunisie, la question ne semble pas encore peser lourd dans la balance des prochains projets de l’Etat. Pourtant, les questions sont les mêmes pour les familles tunisiennes : temps passé devant les écrans, cyberharcèlement, exposition à des contenus violents ou sexuels, comparaison sociale, influenceurs, défis dangereux, faux comptes et accès extrêmement précoce aux smartphones. C’est vraiment tout un océan de risques qui est là, perceptible et visible à l’œil nu.
Pour s’y opposer, l’action ne s’annonce guère aisée. Il va falloir déterminer quelles plateformes sont concernées, comment contrôler l’âge, qui conserve les données de vérification, quelles sanctions imposer aux entreprises étrangères et comment empêcher que la protection des enfants ne devienne un système général de surveillance des internautes. La capacité réelle de l’État à imposer ses règles aux grandes plateformes serait également une question centrale.
C’est dire qu’il faut agir à plus d’un niveau pour réussir une telle mission. Une politique crédible pourrait devoir combiner plusieurs niveaux : un âge minimum adapté, une vérification suffisamment fiable mais respectueuse de la vie privée, des obligations beaucoup plus fortes imposées aux plateformes, des paramètres protecteurs par défaut et une éducation numérique qui commence avant l’adolescence.
Tout un chantier alors que le pays ne semble pas prêt à s’y plonger à court terme.
Kamel ZAIEM
