Par Slim BEN YOUSSEF
La Tunisie aime se dire pays touristique, mais elle continue trop souvent de se regarder depuis son rivage. Le tout-balnéaire, hérité d’une époque révolue, a figé notre imaginaire dans une logique de « haute » et de « basse » saison, comme si le pays n’avait qu’une façade à offrir. Pourtant la Tunisie, modeste par la taille, est immense par ses formes : montagnes majestueuses, forêts anciennes, campagnes patientes, désert souverain. Un petit pays au grand format. Un atlas à lui seul. Il ne lui manque pas la beauté : il lui manque le lien le plus simple, une route décente pour passer d’un paysage à l’autre, d’un visage à l’autre.
Ce sont ces routes invisibles qu’il faut défendre : routes rurales, forestières, sahariennes. Ces chemins étroits qui serpentent dans le Nord-Ouest, s’égarent entre deux crêtes, se disloquent à la première pluie. Ces bandes de poussière qui longent les oasis endormies, rampent entre les montagnes comme des rubans qui épousent la beauté des crêtes. Les routes vivantes — celles de la lenteur, du détour, de la fidélité. Celles qu’on emprunte pour fuir le présent, chercher un passé ou rencontrer un pays qu’on croyait connaître. Un pays que l’on n’a pas encore vraiment vu.
Aujourd’hui, ces routes se dissipent comme des souvenirs mal entretenus : nids-de-poule béants, herbes qui reprennent leurs droits, bitume effacé jusqu’à l’os. Elles finissent dans des angles morts où l’on ne pose plus ni regard, ni cœur, ni budget. Réhabiliter ces chemins touche à l’aménagement, à la justice territoriale, à la souveraineté, bien sûr, mais porte surtout une ambition plus simple : laisser les Tunisiens et les voyageurs goûter à la beauté authentique du pays, au plaisir d’un road trip qui révèle ce qu’on ne voit plus.
Le renouveau touristique passera par là : relier, relier encore, relier mieux. Offrir l’accès aux profondeurs pour libérer d’autres façons de découvrir le pays : plus de nature, plus d’écologie, plus de gastronomie locale, plus de patrimoine vivant. Un tourisme de quatre saisons, qui épouse la diversité des reliefs plutôt que la saisonnalité des plages.
Le tourisme n’a pas d’autre choix que de se réinventer. Et cette réinvention commence par la plus humble des révolutions : remettre la route au centre. Avant d’attirer le monde, donnons-nous les chemins pour nous rejoindre nous-mêmes.
