Il suffit de parcourir les données et les détails de l’évolution de l’Intelligence artificielle ‘IA) dans le monde pour relever ce constat assez surprenant. La Tunisie se contente d’une modeste place au classement, au moment où nos compétences dans ce domaine sont nombreuses et très estimées partout dans le monde. Comment expliquer, dès lors, ce retard ?
Les détails de ce classement ont été révélés par le géant américain de l’informatique Microsoft à travers un rapport édité par son AI Economy Institute intitulé «AI Diffusion Report. Le document, qui dresse une cartographie de l’adoption des infrastructures et des innovations liées à l’IA dans le monde, a d’emblée dégagé un constat qui ne doit laisser aucun pays indifférent, dont évidemment la Tunisie.
Un mauvais classement en guise d’avertissement
Il s’agit, là, d’un avertissement qui devait inciter beaucoup de gouvernements dans le monde à revoir leurs stratégies de développement et à redéfinir leurs priorités en fonction du progrès époustouflant que connaissent les technologies de l’Intelligence artificielle.
Selon le rapport, l’IA est en train de se diffuser dans le monde plus rapidement que n’importe quelle autre technologie dans l’histoire de l’humanité. Le hic c’est que l’adoption de cette technologie se fait de manière extrêmement inégale, creusant un grand fossé entre les régions du monde, surtout entre le Nord et le Sud.
Si un peu plus de 1,2 milliard de personnes utilisent désormais des outils d’IA à l’échelle mondiale, ce qui illustre une vitesse de croissance dépassant celle de l’internent ou bien encore de l’électricité, une grande fracture est en passe de se former entre les pays connectés et les pays « laissés pour compte », c’est-à-dire marginalisés par ces progrès.
En effet, le rapport de Microsoft identifie une disparité entre les pays dotés d’infrastructures numériques solides et un accès stable à l’électricité et à Internet comme les Emirats arabes unis, la Singapour ou le Norvège affichant aujourd’hui un taux d’adoption de l’IA des plus élevés dans le monde. Et de l’autre côté, des régions qui ont du mal à participer à l’évolution de l’IA notamment l’Afrique, l’Asie du Sud et une grande partie de l’Amérique latine, où moins de 10% des populations utilisent des outils d’IA.
Comment expliquer cette disparité ? Le phénomène s’explique principalement par le manque de réseaux électriques fiables, d’accès à internet, des centres de données et des équipements informatiques suffisants, ce qui limite fortement les capacités de plusieurs pays à utiliser les technologies avancées. Le rapport souligne également un obstacle linguistique majeur parce que la plupart des grands modèles d’IA sont principalement entraînés en anglais et dans quelques langues à ressources importantes (français, espagnol…), laissant des milliards de personnes sans outils adaptés à leur langue maternelle.
Ceci dit, Microsoft avertit que sans investissements ciblés dans les infrastructures numériques, l’éducation et l’accès à la technologie, cette fracture pourrait définir qui bénéficiera ou non de l’IA pendant des décennies.
Peut mieux faire
Qu’en est-il en Tunisie ? Dans la carte de la diffusion de l’IA dans le monde, notre pays appartient, malheureusement mais logiquement, au groupe de nations qui restent à la traine. Le rapport ne donne pas de statistiques détaillées pour la Tunisie mais plusieurs atouts lui permettraient toutefois de mieux tirer profit des développements liés à l’IA d’autant plus qu’elle affiche bel et bien des indicateurs très prometteurs en ce qui concerne les compétences humaines dans le domaine des technologies numériques qui sont assez nombreuses mais qui, malheureusement, préfèrent partir à l’étranger.
Dans l’AI Talent Readiness Index 2025 pour l’Afrique, la Tunisie s’est en effet classée 2ᵉ sur 54 pays africains en matière de disponibilité de compétences dans le domaine de l’IA (compétences numériques, nombre de développeurs, infrastructures, etc.), un signe positif sur le plan humain et éducatif. Il faut également rappeler que la Tunisie a organisé l’AI Forward Summit 2025, il y a seulement quelques mois. Un évènement visant à positionner le pays comme hub régional pour l’Intelligence artificielle et à développer une feuille de route pour une économie orientée IA.
Autre classement qui suscite de l’inquiétude, celui de l’Indice mondial de l’intelligence artificielle 2025, publié par The Observer. La Tunisie se classe 85e sur 93 pays dans ce classement qui évalue les performances nationales en matière d’intelligence artificielle (IA) selon trois axes principaux : l’application et l’exécution, l’innovation et l’investissement. Les résultats placent la Tunisie parmi les pays à potentiel, mais encore en retrait sur plusieurs leviers structurants dont essentiellement, un marché en croissance, mais encore fragile, des moyens limités pour assurer un engagement public réel, des progrès inégaux dans l’usage et l’écosystème, une recherche appliquée et compétences sous tension et un déficit marqué en recherche scientifique.
Avec un score global modeste, la Tunisie ne figure pas parmi les dix premiers pays africains en IA. L’Égypte domine le classement continental (47e mondial), suivie de l’Afrique du Sud (54), du Ghana (61), de l’Algérie (65), du Maroc (68), du Nigeria (69), de Maurice (70), du Kenya (74), du Sénégal (75) et de la Côte d’Ivoire (84).
Se ressaisir au plus vite
Le rapport définit nettement les cinq fondations essentielles pour permettre la diffusion de l’intelligence artificielle: les utilisateurs actifs, les compétences numériques, l’accès fiable à internet, les capacités de calcul et les data centers et l’accès stable à l’électricité. Ces cinq couches sont interdépendantes. Si l’une manque, la diffusion de l’IA s’effondre. Les pays les mieux positionnés sont ceux qui ont investi simultanément dans l’ensemble de ces composantes.
Dans la pratique, un certain retard est toutefois constaté au niveau des politiques publiques qui n’arrivent toujours pas à mettre en œuvre une stratégie nationale de développement de l’IA digne de ce nom. Car, comme le souligne Microsoft dans son rapport, sans investissements ciblés dans les infrastructures numériques, l’éducation et l’accès à la technologie, notre pays risque de rater la révolution de l’IA. Sans investissements ciblés dans les infrastructures numériques, l’éducation et l’accès à la technologie, notre pays risque de rater la révolution de l’IA…
Kamel ZAIEM
