Par Mondher AFI
Le 13 janvier 2026, au Palais de Carthage, le temps politique tunisien a marqué une pause salutaire. Une pause pour écouter. Une pause pour comprendre. Une pause pour penser autrement l’action publique. En présidant la réunion du groupe de travail chargé de proposer des solutions urgentes à la crise environnementale de Gabès, le Président de la République, Kaïs Saïed, n’a pas simplement reçu un rapport technique, il a posé un acte politique à forte portée symbolique et structurelle, profondément enraciné dans l’histoire institutionnelle et sociale de la Tunisie contemporaine.
Ce moment, en apparence technique, relève en réalité d’un choix méthodologique de gouvernance. Il révèle la manière dont l’État entend désormais produire la décision publique : non plus par l’improvisation, la verticalité aveugle ou la logique du fait accompli, mais par la médiation du savoir scientifique, de l’expertise éprouvée et de l’intelligence collective.
Gabès n’est pas une ville comme les autres. Elle s’est progressivement imposée, au fil des décennies, comme le révélateur le plus brutal des limites du modèle de développement tunisien. Un modèle fondé sur une industrialisation lourde, pensée dans une logique de rendement immédiat, mais insuffisamment articulée à son environnement social, sanitaire et écologique. À Gabès, l’industrie n’a pas simplement cohabité avec la ville, elle l’a encerclée, contrainte, parfois asphyxiée.
Ici, la pollution ne relève ni du débat théorique ni de la controverse idéologique. Elle est palpable, mesurable, quotidienne. Elle se dépose dans l’air que l’on respire, dans les sols, dans la mer, dans les corps. Les pathologies respiratoires ne sont pas des statistiques lointaines, mais des réalités familiales récurrentes. L’écosystème oasien, autrefois symbole d’équilibre entre l’homme et la nature, s’est fragilisé sous l’effet des rejets industriels. La qualité de vie s’est dégradée au point que la question environnementale a cessé d’être sectorielle pour devenir existentielle, touchant à la santé, à la dignité et à la possibilité même de vivre durablement sur ce territoire.
D’un point de vue scientifique, Gabès constitue un cas d’école. Elle illustre avec une clarté implacable les effets cumulatifs et différés des émissions industrielles non maîtrisées sur la santé publique et les écosystèmes. L’accumulation des polluants, leur interaction chimique et leur persistance dans l’environnement produisent des impacts qui ne se manifestent pas toujours immédiatement, mais qui s’inscrivent dans le temps long, rendant toute réponse tardive à la fois coûteuse et partiellement inefficace.
Sociologiquement, Gabès met à nu un sentiment profond d’injustice territoriale, celui de populations ayant supporté, souvent dans le silence, le coût humain et sanitaire de choix économiques décidés ailleurs, selon des logiques qui leur ont largement échappé. Cette injustice n’est pas seulement matérielle, elle est aussi symbolique. Elle alimente la défiance, l’érosion du lien civique et la conviction que certains territoires seraient sacrifiables au nom d’un développement mal pensé.
Moralement enfin, Gabès pose une question centrale et dérangeante : jusqu’où un État peut-il tolérer que le développement se transforme en mécanisme de nuisance pour ses propres citoyens ? À partir de quel seuil la croissance cesse-t-elle d’être un progrès pour devenir une violence structurelle ? Ces interrogations dépassent le cadre local et interpellent la responsabilité fondamentale de la puissance publique.
En choisissant Gabès comme point de départ, le Président Kaïs Saïed opère un renversement de perspective politique et méthodologique. Il ne traite plus la ville comme un «dossier problématique» à contenir, mais comme un laboratoire national de refondation. Ce choix signifie que la crise n’est pas une anomalie à dissimuler, mais un révélateur à analyser pour repenser l’ensemble du modèle.
Implicitement, cette démarche reconnaît une vérité essentielle : les crises environnementales contemporaines ne se résolvent ni par des discours incantatoires, ni par des mesures cosmétiques, ni par des solutions importées sans adaptation. Elles exigent une approche systémique, fondée sur la science, la rigueur méthodologique, la connaissance fine des réalités locales et l’intégration des dimensions sanitaires, sociales et économiques. À Gabès, ce n’est pas seulement une ville que l’on cherche à réparer, c’est une manière de gouverner que l’on commence à transformer.
Gouverner par le savoir : la réhabilitation du rôle des scientifiques
La composition du groupe de travail constitue, à elle seule, un véritable texte politique, au sens noble du terme. Elle parle sans slogan, sans emphase, sans mise en scène. Ingénieurs pétrochimistes rompus aux réalités industrielles, universitaires spécialisés en génie chimique, médecins experts des maladies respiratoires, anciens cadres du Groupe chimique tunisien disposant d’une connaissance intime des chaînes de production et de leurs externalités : nous ne sommes pas face à une vitrine d’experts convoqués pour la forme, mais devant une architecture de compétences soigneusement agencée. Ce sont des femmes et des hommes du savoir appliqué, des praticiens du réel, qui connaissent les installations non pas sur plan, mais sur le terrain, qui maîtrisent les procédés, évaluent les risques et mesurent les conséquences humaines bien au-delà des bilans comptables.
Cette configuration n’est pas anodine. Elle rompt avec une longue tradition de gouvernance où l’expertise était tolérée à condition de rester silencieuse, consultée à condition de ne pas déranger, convoquée trop tard pour infléchir réellement la décision. Dans l’histoire récente de la Tunisie, et plus largement du monde arabe, le savant a souvent occupé une position paradoxale : hautement valorisé dans le discours, mais marginalisé dans la pratique. Ornement de la modernité, rarement son moteur, il a été consulté à la dernière minute, instrumentalisé pour légitimer des choix déjà arrêtés, parfois ignoré, souvent suspecté, jusqu’à se retirer ou partir.
Cette mise à l’écart progressive de l’expertise a produit une crise silencieuse mais profonde : une crise faite de découragement, de frustration et, surtout, de fuite des compétences. Des générations de scientifiques, d’ingénieurs et de médecins ont compris que leur savoir pesait peu face aux logiques bureaucratiques, aux calculs à court terme ou aux hiérarchies administratives rigides. La rupture entre savoir et décision n’a pas seulement appauvri la gouvernance, elle a affaibli l’État lui-même, privé de l’un de ses instruments les plus précieux : la capacité de comprendre avant d’agir.
Sociologiquement, la démarche présidentielle marque ainsi une rupture nette et assumée. Elle traduit un déplacement du centre de gravité du pouvoir : l’État cesse de se concevoir comme une instance omnisciente, supposée tout savoir par principe, pour redevenir un État apprenant, conscient de ses limites, ouvert à la contradiction et capable d’intégrer des savoirs multiples. Cette posture n’est ni un aveu de faiblesse ni un renoncement à l’autorité, elle est, au contraire, une forme de maturité institutionnelle. Reconnaître ce que l’on ne sait pas est souvent la condition première pour gouverner efficacement.
Méthodologiquement, cette approche consacre une évidence trop longtemps négligée : la décision publique de qualité est une décision informée, fondée sur des données fiables, des diagnostics rigoureux et des scénarios construits. Elle ne se réduit ni à l’intuition, ni à l’urgence émotionnelle, ni à la logique du court terme. Elle suppose du temps, de l’écoute et une hiérarchisation rationnelle des priorités. En plaçant les scientifiques et les experts au cœur du processus, le Président réhabilite une vérité simple mais exigeante : on ne réforme durablement que ce que l’on comprend en profondeur.
Il y a enfin, dans ce choix, une forme de gravité sereine et même une pointe de modernité ironique. À l’heure où certains États gouvernent par tweets, sondages ou réactions impulsives, la Tunisie fait le pari inverse, celui du savoir lent, de l’analyse patiente, de la compétence éprouvée. Ce pari est exigeant, parfois ingrat, mais profondément convaincant. Car un État qui écoute ses savants ne se technocratise pas, il se rationalise, et c’est souvent là que commence la véritable souveraineté.
La place des savants : de la marginalité institutionnelle au rôle structurant dans l’État
La vision portée par le Président Kaïs Saïed s’inscrit dans une conception exigeante de la justice environnementale. Le droit à un air sain, à un environnement non toxique, n’est ni un privilège ni une revendication secondaire : il constitue une composante essentielle de la dignité humaine et de la citoyenneté effective.
Dans cette perspective, en affirmant que l’État ne décevra pas les attentes du peuple et qu’il prendra des mesures techniques, financières et structurelles immédiates pour mettre fin aux sources de pollution, le Président adopte une posture à la fois éthique et pragmatique. Il rappelle ainsi une vérité méthodologique fondamentale : l’inaction coûte toujours plus cher que la réforme, et le retard décisionnel engendre des dégâts cumulatifs souvent irréversibles.
Or, d’un point de vue scientifique, aucune politique environnementale sérieuse ne peut se passer de données fiables, de diagnostics précis et de modélisations rigoureuses. De même, d’un point de vue sociologique, aucune réforme durable ne peut réussir sans restaurer la confiance entre citoyens et institutions. Enfin, d’un point de vue politique, aucune autorité ne peut se maintenir sans légitimité rationnelle. Ce triptyque, science, société, décision, constitue l’ossature profonde de l’approche présidentielle.
C’est dans ce cadre qu’apparaît une réhabilitation implicite mais puissante de la figure du savant. Le scientifique n’est plus un technicien enfermé dans son laboratoire, mais un acteur stratégique de la souveraineté nationale. Lui accorder une place centrale, c’est reconnaître que la connaissance est aujourd’hui une forme de puissance et que l’indépendance politique passe aussi par la maîtrise des savoirs.
Cette approche tranche avec des décennies de gouvernance où l’expertise était souvent perçue comme un luxe ou un obstacle. Elle ouvre la voie à une Tunisie où les scientifiques ne sont plus contraints à l’exil ou au silence, mais intégrés au cœur du processus décisionnel, non par charité, mais par nécessité historique.
Ainsi, à contre-courant d’un monde dominé par la précipitation, l’émotion et la communication instantanée, l’initiative tunisienne se distingue par sa sobriété méthodologique. Ici, pas de promesses spectaculaires, mais des diagnostics. Pas de mise en scène tapageuse, mais un travail de fond. Pas d’opposition artificielle entre économie et environnement, mais la recherche d’un équilibre rationnel et humain.
Dans cette continuité, Gabès dépasse le statut de dossier environnemental pour devenir un laboratoire de l’État rationnel. Elle y mesure sa capacité à gouverner par le savoir, à restituer à la science sa dignité politique et à replacer l’expertise au cœur du pacte républicain. Ce qui s’y joue excède l’espace local et esquisse, par l’alliance entre pouvoir, savants et société, l’horizon politique, institutionnel et civilisationnel de la Tunisie.
