Par Mondher AFI
La réunion tenue le 14 janvier 2026 au palais de Carthage, sous la présidence du Président Kaïs Saïed, consacrée à la santé publique, à la couverture sociale et à la sécurité médicamenteuse, dépasse largement le cadre d’un exercice institutionnel ordinaire. Elle constitue un moment de clarification stratégique où la santé apparaît non plus comme une politique sectorielle, mais comme un élément constitutif de la souveraineté nationale au sens plein du terme.
Dans la tradition de Max Weber, l’autorité politique ne se mesure pas seulement à sa capacité de décider, mais à sa faculté d’assumer les conséquences humaines de ses décisions. Or, la vision portée par le Président Kaïs Saïed place explicitement la protection de la vie au cœur de la raison d’État.
Depuis plus de trois décennies, la santé publique en Tunisie a été progressivement enfermée dans une rationalité de gestion déficitaire, où l’exception sanitaire s’est muée en norme administrative et où la pénurie est devenue un horizon structurel plutôt qu’un dysfonctionnement temporaire. Ce glissement n’est ni neutre ni spontané. Il procède d’une construction historique et politique qui a transformé des choix contingents en fatalités supposées.
Cette dynamique correspond précisément à ce que Pierre Bourdieu désignait comme la naturalisation de l’arbitraire : des arrangements institutionnels issus de rapports de force, de compromis idéologiques et de renoncements successifs finissent par être perçus comme allant de soi. La pénurie n’est plus interrogée, elle est expliquée. Elle cesse d’être un problème politique pour devenir un état de nature, ce qui constitue l’une des formes les plus insidieuses de la domination symbolique. Le citoyen est ainsi invité à accepter l’indisponibilité des soins comme une contrainte objective, indépendante de toute décision humaine.
C’est précisément contre cette dépolitisation du champ sanitaire que s’inscrit la position du Président Kaïs Saïed. En affirmant la nécessité de reconstruire le service public de la santé à partir d’une pensée nouvelle, il ne propose pas une réforme technique supplémentaire, mais opère une rupture épistémologique et politique. Reconstruire signifie ici remettre en cause les cadres mentaux qui ont permis à la pénurie de s’installer durablement sans susciter de véritable conflit politique. Il s’agit de repolitiser un domaine confisqué par la technicité, les procédures et les discours d’expertise, et de le réinscrire dans le champ de la souveraineté et de la responsabilité étatique.
Rompre avec la gestion du manque : une rupture de paradigme
Dans la vision du Président Kaïs Saïed, la santé n’est pas un secteur administré, mais un espace de décision. Elle ne relève pas uniquement de la gestion, mais de la volonté politique. Ce déplacement est fondamental : il rappelle que l’État ne peut se réfugier derrière les contraintes financières, les mécanismes d’approvisionnement ou les équilibres budgétaires lorsqu’est en jeu la protection de la vie. Gouverner, dans ce cadre, revient à arbitrer explicitement en faveur de l’humain.
Cette orientation rejoint, sur le plan théorique, l’analyse développée par Karl Polanyi selon laquelle toute société qui subordonne la protection sociale aux mécanismes autorégulateurs du marché finit par engendrer des déséquilibres systémiques et des formes de violence sociale latente. La santé, lorsqu’elle est soumise aux seules logiques de rentabilité, cesse d’être un droit pour devenir un coût à maîtriser. La pénurie de médicaments n’apparaît alors plus comme un accident conjoncturel, mais comme le symptôme structurel d’un modèle ayant toléré, voire intériorisé, que la vie humaine puisse être traitée comme une variable d’ajustement économique.
En rompant avec cette logique, le Président Kaïs Saïed réaffirme un principe fondamental : la protection sanitaire ne peut être laissée aux régulations impersonnelles du marché ni aux arbitrages technocratiques déconnectés des réalités humaines. Elle relève d’un choix souverain, assumé politiquement, qui engage la responsabilité de l’État devant ses citoyens. La reconstruction du service public de la santé devient ainsi un acte de réaffirmation de l’État social, entendu non comme distributeur passif de prestations, mais comme garant actif du droit à la vie et à la dignité.
Cette vision introduit une ligne de partage claire entre deux modèles : celui d’un État gestionnaire du manque, qui administre la pénurie, et celui d’un État souverain, qui la combat. En optant résolument pour le second, le Président Kaïs Saïed replace la santé au cœur du projet politique, non comme un coût à contenir, mais comme une condition non négociable de la légitimité étatique.
Le médicament comme enjeu de sécurité nationale
L’un des piliers les plus structurants de la vision du Président Kaïs Saïed tient à la requalification radicale du médicament. Celui-ci cesse d’être appréhendé comme une marchandise ordinaire relevant des seules lois du marché pour devenir un bien stratégique, au cœur même de la sécurité nationale. Cette inflexion conceptuelle marque un déplacement décisif : la santé n’est plus un secteur parmi d’autres, mais une composante constitutive de la souveraineté effective.
Cette approche entre en résonance avec les analyses de Michel Foucault sur le biopouvoir, selon lesquelles gouverner consiste avant tout à organiser les conditions matérielles de la vie, à en préserver la continuité et à anticiper les vulnérabilités collectives. En affirmant la nécessité d’un stock stratégique de médicaments, le Président Kaïs Saïed soutient implicitement que l’accès aux traitements vitaux ne saurait dépendre ni des aléas du marché mondial ni des tensions conjoncturelles sur les devises. Il s’agit là d’un choix politique assumé, fondé sur la primauté de la vie humaine sur toute autre considération.
Dans cette perspective, la souveraineté dépasse largement la maîtrise des frontières ou des institutions. Elle se mesure à la capacité de l’État à garantir la continuité thérapeutique de sa population et à protéger le corps social contre les formes silencieuses de fragilisation. Là où la pénurie de médicaments produit de l’angoisse et de l’injustice, la décision politique devient un acte de protection collective, porteur de stabilité, de confiance et d’espérance. Cette vision, à la fois lucide et volontariste, inscrit la santé publique au rang des fondements durables de l’État social.
Mémoire nationale et responsabilité politique : du legs historique à la capacité d’agir
Lorsque le Président Kaïs Saïed rappelle le rôle fondateur des médecins et des pharmaciens tunisiens dans la lutte de libération nationale, il ne se livre pas à un simple exercice commémoratif. Il mobilise la mémoire comme une force politique active, au sens que Paul Ricœur donnait à la mémoire agissante : une mémoire qui n’enferme pas le présent dans la nostalgie, mais qui l’éclaire et l’oriente. La référence à cette histoire n’est donc ni décorative ni sentimentale, elle constitue un argument de fond contre les récits contemporains de l’impuissance.
La médecine tunisienne s’est forgée dans des conditions de contrainte extrême : domination coloniale, pénurie de moyens, marginalisation institutionnelle. Rappeler cette généalogie revient à établir une continuité morale et politique entre le passé et l’avenir. Si, hier, dans un contexte infiniment plus hostile, une école médicale nationale a pu émerger, se structurer et rayonner, alors l’argument de l’incapacité actuelle perd sa légitimité intellectuelle et éthique. La mémoire devient ainsi une ressource stratégique, non pour sacraliser le passé, mais pour réactiver la confiance collective dans la capacité à produire, à soigner et à décider.
Cette réactivation mémorielle s’articule étroitement à une conception exigeante de la responsabilité politique. Le Président Kaïs Saïed s’inscrit en rupture avec les logiques de dilution institutionnelle, où les crises se dissolvent dans la multiplication des procédures, des commissions et des justifications techniques. À l’inverse, il réaffirme la centralité de la décision comme acte fondateur de l’action publique. Cette posture rejoint les analyses de Hannah Arendt sur les dérives de la bureaucratisation, lorsque l’absence de décision claire engendre des effets humains graves sans que la responsabilité ne soit jamais assumée.
La dénonciation de ceux «dont les cœurs sont malades» ne relève pas d’une rhétorique morale, mais d’un dévoilement politique. Elle pointe les logiques de spéculation, de prédation et de sabotage qui prospèrent dans les zones de fragilité du service public. Face à ces dérives, la réponse ne peut être uniquement réglementaire, elle est aussi civique, éthique et historique. En reliant la mémoire du combat fondateur aux défis présents de la construction politique, cette vision esquisse un horizon où l’État retrouve sa capacité d’agir, non par nostalgie du passé, mais par fidélité active à ses principes constitutifs.
Vers une souveraineté sanitaire intégrée
Au-delà de la gestion de l’urgence, la vision portée par le Président Kaïs Saïed dessine un horizon plus ample : une souveraineté sanitaire intégrée, indissociablement liée à la sécurité sociale, à la justice territoriale et à l’égalité réelle entre les citoyens. La santé cesse alors d’être un secteur parmi d’autres pour devenir une architecture centrale de l’État, un espace où se vérifie la cohérence entre le discours politique et l’action publique.
Dans cette perspective, la santé fonctionne comme un indicateur avancé de la solidité de l’État social. Elle révèle la capacité effective de l’État à honorer le pacte fondamental qui le lie à la société. Comme le suggérait Jean-Jacques Rousseau, la légitimité politique ne se proclame pas, elle s’éprouve dans la protection concrète des plus vulnérables, dans la garantie des droits lorsque les corps sont fragilisés et les existences exposées.
Améliorer la qualité des services de santé dans toutes les régions, sécuriser durablement l’accès aux médicaments et refonder la couverture sociale ne relèvent dès lors ni de politiques correctives ni de logiques compensatoires. Ces orientations procèdent d’un choix stratégique structurant, d’une volonté de replacer la vie humaine au cœur de la décision souveraine et de faire de l’équité un principe opératoire et non une simple déclaration d’intention.
La réflexion engagée autour de la question sanitaire révèle ainsi une redéfinition profonde du rôle de l’État tunisien. À travers la santé, le Président Kaïs Saïed affirme une conception exigeante de la souveraineté, entendue comme capacité à anticiper les vulnérabilités, à protéger la dignité humaine et à assumer pleinement la responsabilité politique, sans faux-semblants ni renoncements.
Dans un monde où, pour reprendre Zygmunt Bauman, l’insécurité humaine est trop souvent transformée en opportunité économique, cette vision se distingue par sa radicalité tranquille. Elle ne promet pas des solutions immédiates ni des miracles administratifs. Elle trace un cap. Et en politique, tracer un cap fondé sur la primauté de la vie humaine constitue déjà, en soi, un acte de souveraineté.
