Dans la filière huile d’olive, ça baigne pour tout le monde, sauf pour les agriculteurs. C’est, du moins, ce qu’affirme le président du Syndicat des agriculteurs de Tunisie, Midani Dhaoui, selon lequel les huileries n’ont pas jusqu’ici appliqué le prix de référence de l’huile d’olive à la production, plus connu sous l’appellation du «prix de base», qui a été fixé conjointement par le ministère de l’Agriculture, des Ressources hydriques et de la Pêche et le ministère du Commerce et du Développement des exportations.
«Le prix de base a été fixé à 10 dinars dans une première étape, avant d’être réévalué à 10,2 dinars à deux reprises, mais ces nouvelles décisions n’ont jamais été appliquées», a-t-il déclaré, appelant les autorités de tutelle à imposer l’application de ce prix plancher sur le terrain. Et d’ajouter : «Au niveau des huileries, le prix du kg d’huile d’olive à la production ne dépasse pas 9 dinars bien que l’huile d’olive tunisienne soit biologique à hauteur de 80% et présente des qualités organoleptiques inégalées à l’échelle mondiale».
Face à cette situation, le responsable syndical a appelé le président de la République, Kaïs Saïed, à intervenir pour «sauver ce qui reste de la campagne oléicole».
Il a indiqué que les producteurs n’appellent plus désormais à la fixation d’un prix de référence qui couvre les dépenses et permet de réaliser un petit bénéfice, soit 14 à 15 dinars, mais au respect du prix de référence déjà fixé par les autorités de tutelle.
«En tant que producteurs, nous avons réussi à créer une richesse nationale, mais l’encadrement et l’accompagnement pour valoriser cette richesse ont fait défaut», s’est-il offusqué, estimant que la commercialisation de l’huile d’olive sur le marché international ne relève pas des attributions des agriculteurs qui constituent le maillon faible de la chaîne de valeur.
Face à la forte déconnexion qui existe entre les prix d’huile d’olive à la production proposés sur le marché national et les prix pratiqués sur le marché, de nombreux agriculteurs ont suspendu l’opération de cueillette des olives.
Un énorme bradage de l’«or vert»
Selon le député Bilel Mechri, président de la commission de l’agriculture au sein de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), le prix à la production actuel de l’huile d’olive sur le marché local est le fruit d’une «manœuvre orchestrée par certains exportateurs et des parties étrangères». Cet élu pointe les agissements de certains lobbies composés d’exportateurs tunisiens et d’acheteurs étrangers, notamment italiens et espagnols, qui véhiculent des rumeurs sur le manque de demande étrangère pour provoquer un effondrement des prix et réaliser ainsi, des bénéfices sur le dos des agriculteurs. Alors que le litre d’huile tunisienne exporté en vrac est vendu à des prix allant de 8 à 12 dinars, le même litre conditionné et étiqueté à l’étranger peut atteindre jusqu’à 30 dinars sur les marchés européens ou nord-américains. Au bout du compte, ce sont les recettes de l’Etat qui subissent un manque à gagner considérable estimé à plusieurs milliards de dinars.
Selon les professionnels du secteur, l’Etat doit plus que jamais offrir des incitations aux acteurs publics et privés qui investissent dans les domaines du stockage et du conditionnement de l’huile d’olive pour créer davantage de marques tunisiennes reconnues à l’échelle internationale et empêcher la vente de «l’or vert» tunisien en vrac à des acheteurs originaires de pays concurrents qui l’utilisent pour améliorer la qualité de leurs huiles avant de les vendre à des prix élevés.
D’après les données de l’Observatoire national de l’agriculture (Onagri), la Tunisie a exporté environ 252,7 mille tonnes d’huile d’olive durant les dix premiers mois de la campagne 2024-2025 (novembre-août). 85,3% de ces volumes ont été cependant exportés vers les marchés internationaux en vrac.
Les recettes totales engrangées ont atteint quelque 3,3 milliards de dinars, dont 79% provenant de l’huile d’olive en vrac. L’huile d’olive conditionnée a ainsi représenté 14,7% seulement des quantités exportées, mais 21% des recettes, ce qui reflète l’ampleur du grand bradage d’une précieuse ressource nationale.
Walid KHEFIFI
