Par Mondher AFI
Le 19 janvier 2026, au Palais de Carthage, l’entretien du Président Kaïs Saïed avec la Cheffe du gouvernement s’est inscrit dans un moment politique à la densité particulière, où la parole officielle a pris la forme d’un rappel solennel au sens même de l’État et à sa présence concrète dans la vie des citoyens. Loin d’une simple évocation de la conjoncture nationale, cette rencontre a donné lieu à un discours chargé de signification, révélateur d’une volonté de continuité de l’action publique et d’une exigence de responsabilité à tous les niveaux de l’appareil étatique.
Dans un contexte marqué par l’attente sociale et la pression du quotidien, le propos présidentiel a réaffirmé que l’engagement de l’État ne connaît ni interruption ni relâchement lorsqu’il s’agit de répondre aux besoins des citoyens, dans tous les domaines. Il a également ouvert une perspective essentielle en soulignant que l’accès des jeunes aux responsabilités n’est ni une concession ni un slogan, mais un droit légitime et une condition de renouvellement de l’État et de ses équilibres internes.
Depuis le Palais de Carthage, s’est ainsi exprimée une parole qui refuse la confusion entre l’autorité et la substitution permanente aux responsabilités intermédiaires. En rappelant que l’État est, avant tout, l’ensemble de ses services et de ses institutions, le discours a posé une ligne claire : la centralité de l’État ne saurait compenser les défaillances de ses structures, et la crédibilité du pouvoir public se joue dans le fonctionnement réel de chaque service rendu au citoyen.
C’est dans cette perspective que l’idée d’une transformation profonde, dépassant le cadre strict des réformes juridiques, a été réaffirmée par le Président Kaïs Saïed. Cette transformation implique une évolution des mentalités, une refondation de la culture administrative et une redéfinition exigeante du rapport entre l’État, ses agents et la société. Elle ouvre un champ de réflexion sur les conditions nécessaires pour qu’un État soit à la fois efficace, juste et fidèle à sa vocation sociale.
Dans une approche inspirée de l’analyse critique du discours, notamment chez Teun A. Van Dijk, le discours présidentiel peut être interprété comme un outil de reconfiguration des rapports de pouvoir. Il ne se limite pas à l’énonciation de dysfonctionnements, mais cherche à modifier les cadres cognitifs et normatifs qui structurent l’action administrative. En ce sens, il agit directement sur les représentations collectives de l’État, de la responsabilité et de la légitimité.
Le Président Kaïs Saïed adopte un registre discursif clair et volontairement sobre, rompant avec le langage technocratique traditionnel. Cette simplicité vise à réduire la distance symbolique entre le pouvoir et la société, désacralisant l’administration en tant qu’espace clos tout en réaffirmant la sacralité de sa mission de service public.
L’affirmation selon laquelle l’État est la somme de ses services publics illustre une lecture sociologique du pouvoir. Elle dépasse la vision wébérienne de la bureaucratie rationnelle-légale, révélant une administration qui tend à l’autoreproduction et se détache de ses finalités rationnelles. La légitimité de l’État se construit désormais dans le quotidien des citoyens, à travers la qualité des services éducatifs, l’accès aux soins et l’efficacité des dispositifs sociaux.
La bureaucratie comme habitus : lecture bourdieusienne de l’inertie administrative
La critique implicite formulée par le Président Kaïs Saïed à l’égard des responsables locaux et régionaux ne saurait être réduite à une dénonciation conjoncturelle de dysfonctionnements administratifs. Elle s’inscrit dans une lecture structurelle des mécanismes sociaux qui encadrent l’action publique et limitent sa capacité à répondre efficacement aux attentes concrètes des citoyens. Dans une perspective que l’on peut rapprocher des analyses de Pierre Bourdieu, cette critique renvoie à ce que l’on pourrait qualifier d’habitus bureaucratique, entendu comme un ensemble de dispositions durablement intériorisées par les agents de l’État, orientant leurs perceptions, leurs jugements et leurs pratiques professionnelles.
Cet habitus se caractérise par une prudence excessive érigée en norme, par une aversion institutionnelle au risque et par une délégation ascendante quasi systématique de la décision. La règle administrative cesse alors d’être un cadre rationnel facilitant l’action publique pour devenir un bouclier symbolique permettant d’éluder la responsabilité individuelle. L’initiative est perçue comme une source potentielle de sanction, tandis que l’inaction, parce qu’elle est conforme et invisible, se trouve implicitement valorisée. Il en résulte une administration défensive, davantage soucieuse de se protéger que de produire des effets sociaux tangibles.
Ce mode de fonctionnement a des conséquences profondes sur la relation entre l’État et le citoyen. La conformité formelle aux procédures tend à primer sur l’efficacité sociale, notamment dans des domaines essentiels tels que l’éducation, la santé, l’action sociale et les services publics de proximité. Cette primauté de la forme sur le fond engendre une violence symbolique diffuse, qui ne s’exerce ni par la coercition directe ni par la contrainte explicite, mais par la lenteur administrative, l’indifférence institutionnalisée et la complexification excessive des démarches. Le citoyen se voit ainsi progressivement transformé en usager captif, confronté à un système qui convertit des droits juridiquement garantis en parcours administratifs dissuasifs.
C’est dans ce contexte que prend tout son sens l’insistance du Président Kaïs Saïed sur la nécessité d’une révolution de la culture administrative, et non d’une simple réforme juridique ou organisationnelle. Cette orientation ouvre la voie à une lecture d’inspiration foucaldienne du pouvoir administratif. Le pouvoir ne se limite pas aux lois et aux structures formelles de l’État, il s’exerce à travers des micro-pratiques, des routines quotidiennes et des dispositifs techniques qui façonnent, de manière souvent invisible, le fonctionnement réel des administrations.
Modifier les textes juridiques sans transformer ces dispositifs revient à déplacer les apparences sans toucher aux logiques profondes qui gouvernent l’action publique. La révolution administrative évoquée par le Président implique donc une reconfiguration des savoirs administratifs, des normes professionnelles et des mécanismes internes de contrôle. Elle suppose un passage d’une logique disciplinaire, fondée sur la peur de l’erreur et la sanction, à une logique de responsabilité, fondée sur l’évaluation des résultats, la transparence des décisions et la reddition effective des comptes.
Dans cette perspective, l’administration cesse d’être une forteresse procédurale repliée sur elle-même pour redevenir un instrument au service du bien commun. La vision portée par le Président Kaïs Saïed valorise une administration capable d’agir avec discernement, célérité et sens social, en particulier dans les secteurs vitaux pour la cohésion nationale et la dignité du citoyen. Elle appelle à une rupture culturelle profonde, destinée à restaurer la confiance entre l’État et la société, et à réconcilier l’autorité publique avec sa finalité première : servir effectivement le citoyen et incarner l’État social dans ses dimensions éducative, sanitaire et sociale.
Éducation, gouvernance et cohérence institutionnelle
Le secteur de l’éducation constitue un espace stratégique où se révèlent, avec une acuité particulière, les contradictions internes de l’État. En tant qu’institution centrale de la reproduction sociale, au sens bourdieusien du terme, l’école n’est pas un simple lieu de transmission des savoirs, mais un espace de formation des dispositions, des valeurs et des rapports à l’autorité et à la responsabilité. Dès lors, sa capacité à remplir une mission émancipatrice dépend étroitement de la cohérence entre les principes qu’elle proclame et les modes de gouvernance qui structurent son fonctionnement quotidien.
Or, les lourdeurs administratives, la fragmentation des compétences et la résistance persistante à l’innovation entravent toute dynamique de transformation réelle. L’administration éducative apparaît souvent prisonnière de routines héritées, marquées par une centralisation excessive de la décision et par une peur institutionnalisée de l’initiative. Dans ce contexte, le discours du Président Kaïs Saïed interpelle implicitement ce champ stratégique : comment promouvoir l’esprit critique, la créativité et le sens de la responsabilité chez les élèves et les étudiants, lorsque l’institution qui les encadre fonctionne selon des logiques de reproduction bureaucratique et de conformité passive ?
La crise éducative se révèle ainsi moins comme une crise des programmes ou des contenus pédagogiques que comme une crise de gouvernance et de culture institutionnelle. Elle renvoie à l’incapacité de l’administration à incarner les valeurs qu’elle prétend transmettre. En mettant l’accent sur la responsabilité des acteurs intermédiaires et sur la nécessité d’une réforme culturelle profonde, la vision présidentielle invite à repenser l’éducation comme un laboratoire de la refondation de l’État lui-même. Une administration éducative cohérente, réactive et responsable devient alors une condition essentielle de la crédibilité du projet éducatif et, plus largement, du projet social de l’État.
Santé, services sociaux et dignité du citoyen
Dans le domaine de la santé publique et des services sociaux, la question de l’efficacité administrative acquiert une dimension éthique centrale. L’accès aux soins, la continuité des services et la qualité de l’accueil ne sont pas de simples indicateurs techniques de performance, ils constituent des marqueurs immédiats de la capacité de l’État à garantir la dignité humaine. Les dysfonctionnements administratifs y sont perçus, à juste titre, non comme des accidents organisationnels, mais comme des manquements à un pacte social implicite fondé sur la protection des plus vulnérables.
En dénonçant l’irresponsabilité de certaines structures intermédiaires, le Président Kaïs Saïed appelle à une transformation du mode de gouvernance des services publics. Il s’agit de rompre avec une administration réactive, qui intervient dans l’urgence et sous la pression, pour construire une administration proactive, capable d’anticiper les besoins, de prévenir les crises et d’agir avec proximité. Cette approche repose sur la responsabilité directe des décideurs, la clarté des chaînes de décision et la revalorisation du service rendu au citoyen comme critère principal de légitimité de l’action publique.
L’appel présidentiel à ouvrir davantage de responsabilités aux jeunes s’inscrit pleinement dans cette logique de transformation. Il ne relève ni d’un discours générationnel ni d’un simple renouvellement symbolique des élites. Il traduit une volonté de refonder les élites administratives sur des bases nouvelles, associant compétence, intégrité et engagement au service de l’intérêt général. Toutefois, ce renouvellement ne peut produire ses effets qu’à la condition d’une réforme profonde des structures d’encadrement, sans quoi les mêmes logiques de reproduction bureaucratique risqueraient de se perpétuer avec de nouveaux acteurs.
La vision du Président Kaïs Saïed conçoit l’État comme un projet moral et social, vivant et attentif aux citoyens, loin des routines bureaucratiques stériles. Elle oppose une administration dynamique, orientée vers l’efficacité et la dignité du public, à une administration figée où les règles deviennent des chaînes. La transformation relève autant de la culture que du symbole, nécessitant audace, persévérance et mobilisation collective. La crédibilité réelle de l’État se mesure dans les services quotidiens, dans chaque interaction et dans la satisfaction concrète des citoyens.
