Il est des problèmes scolaires sur lesquels il faut constamment revenir, comme l’indiscipline et la punition. Largement mis en garde par des circulaires, émanant du ministère de tutelle, contre ce qui pourrait altérer l’épanouissement de l’enfant et la bonne marche de sa scolarité, les enseignants hésitent sans cesse sur la conduite à tenir, surtout que le système disciplinaire en cours est devenu vétuste et inefficace et ne répond plus aux profonds changements qu’a connus notre école, d’autant plus que la majorité des parents affiche une démission quasi totale quant au contrôle de la scolarité de sa progéniture.
Plusieurs enseignants vivent une situation critique et plusieurs d’entre eux souffrent d’un grand malaise, car avec la montée de la violence, ils ne peuvent plus maîtriser la classe si bien que face à une indiscipline ou une dissipation de la part d’un élève, ils sont souvent obligés de recourir à la punition tout en étant sceptiques quant à son efficacité et son impact sur le comportement de l’élève en question. D’ailleurs, selon la réglementation en vigueur, la punition donnée par l’enseignant ne peut être qu’un «avertissement écrit» qui ne sera définitif qu’après l’accord de l’administration, lequel accord peut prendre du temps, ce qui permet parfois à l’élève puni de récidiver. C’est l’une des raisons pour lesquelles certains enseignants ne comptent plus sur ces avertissements et sont souvent obligés d’arranger les choses à leur gré, moyennant engueulades et remontrances propres à provoquer la moquerie et la risée des camarades. D’autres profs optent pour l’exclusion pure et simple du cours, quoique ce moyen soit interdit par la loi, sauf dans des cas extrêmes où il s’avère impossible de poursuivre le cours.
Mesures disciplinaires inefficaces
C’est l’absence d’un système rigoureux et efficace qui pousse les enseignants à user de moyens illicites, à leurs risques et périls. «L’avertissement n’est plus un moyen disciplinaire efficace», vous diront la plupart des enseignants. Et dire qu’il faut qu’un élève indiscipliné totalise trois avertissements de suite pour avoir d’abord un jour de renvoi, puis s’il récidive, la punition passera à trois jours de renvoi pour enfin comparaître devant le conseil d’éducation. Même la retenue, qui a apparemment disparu de notre système disciplinaire, a été considérée comme une atteinte à la personnalité de l’enfant, qui se voit privé de son temps libre (samedi après-midi et dimanche). Il est à noter que la retenue était elle-même reliée à une condition. En effet, elle ne pouvait être infligée à l’élève qu’en cas de travail non fait ou d’un manquement à un devoir, jamais à cause d’une impolitesse ou d’une insolence envers l’enseignant ou un camarade de classe.
Dès lors, une certaine déficience du présent système disciplinaire se fait de plus en plus sentir, ce qui entrave le travail de la majorité des enseignants dans l’accomplissement de leur travail et dans l’exercice de leur autorité. Quand l’enseignant n’est pas aidé dans sa tâche de mesures coercitives adéquates à même de garantir un bon déroulement du cours, il perd facilement l’autorité et le contrôle de sa classe.
Quant aux parents, conscients de l’inutilité des mesures punitives actuellement pratiquées, ils ne cessent de se plaindre auprès des enseignants au sujet de l’indiscipline de leurs enfants. «Je suis dépassé, vous dirait un parent, j’ai usé de tous les moyens avec lui, mais en vain… Je ne sais que faire !» Un autre, encore fidèle à la discipline d’antan qui se servait du bâton, vient carrément supplier le prof de punir son fils, non en lui donnant des avertissements, selon le règlement en vigueur, mais plutôt en lui infligeant un châtiment corporel, tout comme à l’ancienne époque.
Et ils insistent sur le fait que seuls le bâton et les fessées peuvent corriger les récalcitrants. «C’est le bâton qui a fait de nous des hommes», affirment certains parents avec fierté. Disons qu’ils croient aveuglément au fameux dicton : «Qui aime bien châtie bien». En réagissant de la sorte, ces parents, généralement peu instruits et ayant perdu leur autorité sur leurs chérubins, pensent que seuls les profs sont capables de remettre les pendules à l’heure. Or, ils se trompent grossièrement ! Hélas, l’enseignant de nos jours n’a plus l’autorité dont disposaient ses prédécesseurs ! Il n’a plus le droit d’infliger des châtiments physiques à ses élèves. Paradoxalement, il y a des parents mieux avertis, qui sont là dès que leur enfant subit le moindre tort de la part d’un surveillant ou d’un enseignant. Ils viennent alors crier l’innocence de leur rejeton au nom des droits de l’enfant. Des slogans qu’ils ne cessent de scander à tout bout de champ ! En fait, il y a encore des parents qui confondent autorité et maltraitance.
Pas d’enseignement sans autorité
L’enfant, lui, n’est pas un monstre mais ce n’est pas un ange non plus. Mais, n’en disconvenons pas, l’enfant élevé, poli, appliqué et obéissant est devenu aujourd’hui un oiseau rare dans nos écoles. On remarque actuellement que l’enfant n’a plus de refus à la maison. Tous ses vœux sont exaucés et ses désirs sont des ordres. Donc, il lui est presque difficile de s’appliquer aux règles scolaires, surtout lorsqu’il est habitué à une certaine permissivité parentale. De même, dans certaines familles, on remarque qu’il y a une démission quasi totale des parents. L’enfant, se sentant libre de toutes contraintes, se permet facilement de s’écarter du droit chemin. Aujourd’hui, il y a des élèves qui n’ont que des grossièretés à proférer, qui osent crier des injures à leurs profs et qui prennent en cachette des photos de leurs profs avec leurs portables pendant le cours ; et puis, on demande aux enseignants d’essayer de parler avec les enfants et de les comprendre, en termes plus clairs, trouver des justifications à leurs agissements !
Les classes sont-elles devenues des entreprises dont le chef (le prof) doit choyer ses clients (les élèves) pour ne pas les perdre ? Loin s’en faut. La classe est avant tout un lieu d’apprentissage régi par des règles que l’élève doit respecter. Il n’y a pas d’enseignement sans autorité. Aussi faut-il parler et parler encore du système disciplinaire, chose devenue très urgente pour faire face à la délinquance et à la violence qui sévissent dans nos écoles.
En Tunisie, le système disciplinaire actuel est lui-même dépassé par les événements et sa révision est attendue par tous. Aussi faut-il prendre en considération, lors des prochaines réformes scolaires, les grandes transformations survenues depuis des décennies dans nos écoles et sur le comportement de nos élèves. D’ailleurs, cette question de discipline préoccupe pas mal de pays dans le monde et attire l’attention des éducateurs, des sociologues et des psychologues qui se penchent sérieusement sur la recherche de nouvelles méthodes de discipline à appliquer dans l’école d’aujourd’hui et de demain.
Hechmi KHALLADI
