Depuis quelque temps, un phénomène inquiétant prend de l’ampleur dans le paysage urbain tunisien : la présence massive de jeunes aux feux de circulation proposant, soi-disant, de nettoyer les vitres des voitures. Ce qui pouvait autrefois relever d’initiatives isolées ou marginales est aujourd’hui devenu une pratique quasi systématique à certains carrefours stratégiques.
Chaque arrêt au feu rouge se transforme en moment de tension, d’appréhension, voire de peur pour de nombreux automobilistes.
Le problème ne réside pas uniquement dans l’acte de proposer un service non sollicité. Il réside surtout dans la manière dont ce «service» est imposé, souvent contre la volonté explicite du conducteur. Un simple «non» ne suffit plus. Le refus est ignoré, le produit est déjà pulvérisé sur le pare-brise, et l’automobiliste se retrouve contraint d’accepter une prestation qu’il n’a ni demandée ni autorisée.
Du service forcé à l’intimidation
Ce qui choque le plus, c’est l’évolution du comportement observé chez certains de ces jeunes. La frontière entre mendicité, débrouille informelle et intimidation est largement franchie. Refuser devient un acte risqué. Des citoyens témoignent d’insultes, de gestes menaçants, de coups portés sur la carrosserie, voire de tentatives de détérioration volontaire du véhicule lorsque l’automobiliste persiste à refuser de payer.
Dans plusieurs cas, la situation dégénère en véritable altercation. Le conducteur, coincé par le feu rouge, ne peut ni avancer ni reculer. Il devient une cible facile. L’agressivité remplace alors toute forme de dialogue. Le produit de nettoyage est laissé volontairement sur les vitres, obstruant la visibilité, comme un moyen de pression supplémentaire. Ce n’est plus de la précarité, c’est de la contrainte.
Une insécurité banalisée dans l’espace public
Cette situation crée un sentiment d’insécurité grandissant. Les feux de circulation, censés être des espaces neutres et régulés, deviennent des zones de stress. Beaucoup d’automobilistes anticipent désormais ces arrêts avec appréhension, changent d’itinéraire, ferment leurs vitres, évitent le regard, accélèrent au feu orange par peur de se retrouver bloqués. Ce climat n’est pas normal. Il ne peut pas être banalisé. Lorsqu’un citoyen ne se sent plus libre de refuser un service non désiré, lorsqu’il craint des représailles pour avoir simplement dit non, il y a un problème grave de sécurité et d’autorité publique.
Il est essentiel de le dire clairement : dénoncer ces pratiques ne signifie pas ignorer la détresse sociale, le chômage, la marginalisation ou l’exclusion dont souffrent de nombreux jeunes. La précarité est une réalité, et elle mérite des réponses structurelles, humaines et durables. Mais la précarité ne justifie ni l’intimidation, ni l’agression, ni la mise en danger d’autrui. Il y a une différence fondamentale entre demander et imposer, entre proposer et contraindre. Lorsqu’un comportement devient violent, lorsqu’il porte atteinte à la liberté et à la sécurité des citoyens, il sort du champ social pour entrer dans celui de l’ordre public. Et c’est précisément là que l’État doit intervenir.
Le silence des autorités, un facteur aggravant
Ce qui alimente cette dérive, c’est aussi l’absence visible de réaction des autorités. La présence policière est rare, sporadique, voire inexistante à certains carrefours pourtant connus pour ces pratiques. Cette absence envoie un message dangereux, celui de l’impunité. Quand aucune sanction n’est appliquée, quand aucune régulation n’est mise en place, le phénomène s’étend. D’autres jeunes s’y engouffrent, convaincus qu’il s’agit d’un moyen rapide de gagner de l’argent sans risque. Le problème ne se limite plus à quelques individus, il devient un système informel agressif qui s’installe durablement dans l’espace public.
Une atteinte directe à la dignité et à la liberté
Être contraint de payer pour éviter une altercation, céder par peur plutôt que par choix, ce n’est pas anodin. C’est une atteinte directe à la liberté individuelle. C’est aussi une humiliation pour des citoyens qui ont le sentiment d’être pris en otage dans leur propre ville. Cette situation affecte également l’image des villes, déjà fragilisée par d’autres formes de désordre urbain. Elle donne le sentiment d’un espace public livré à lui-même, sans règles claires, sans protection réelle pour les citoyens respectueux de la loi.
Il est temps d’agir, fermement et intelligemment
Il est urgent que des mesures concrètes soient prises. Cela passe par une présence dissuasive des forces de l’ordre aux points sensibles, par l’interdiction claire de ces pratiques forcées, mais aussi par des solutions sociales alternatives pour ces jeunes. La répression seule ne suffit pas, mais l’inaction est encore plus dangereuse.
Des programmes d’insertion, des emplois encadrés, des dispositifs municipaux temporaires pourraient offrir des alternatives dignes. Mais en attendant, la loi doit être appliquée. L’espace public n’est pas une zone de non-droit. Le feu rouge n’est pas un terrain d’intimidation. Ce qui se passe aujourd’hui aux feux de circulation n’est pas un détail. Ce n’est pas un fait divers. C’est un symptôme. Celui d’un glissement progressif vers l’acceptation de comportements agressifs au nom de la misère sociale. Or, accepter l’inacceptable, c’est ouvrir la porte à des dérives encore plus graves.
Dire stop n’est pas un manque de compassion. C’est une nécessité pour préserver la sécurité, la dignité et le vivre-ensemble. Les citoyens ont le droit de circuler sans crainte, de dire non sans être menacés, et de s’arrêter à un feu rouge sans redouter une agression. Quelque chose doit être fait, et rapidement.
Leila SELMI
