Par Slim BEN YOUSSEF
Certains arts élèvent la voix. D’autres élèvent le regard. Le théâtre de marionnettes appartient à ces formes discrètes qui déplacent des mondes sans faire trembler les murs. À l’heure où l’image se consomme plus vite qu’elle ne se regarde, la marionnette persiste à demander du temps. Du temps pour fabriquer. Pour manipuler. Pour écouter. Elle vise plus loin : une traversée.
Les Journées des arts de la marionnette de Carthage, dans leur septième édition, rencontrent un anniversaire rare : les cinquante ans du Centre national des arts de la marionnette. Cinquante ans : des dates. Mais surtout des visages. Des artistes. Des formateurs. Des bâtisseurs. Des noms. Des héritages. Un demi-siècle de gestes accumulés, de fils tendus, de mains pensantes et de voix prêtées à l’inanimé.
Ombres, masques, métamorphoses. Musique, lumière, matière brute. La marionnette se souvient de l’enfance du monde. La ventriloquie y dialogue avec le silence. L’atelier rejoint la scène. Le mouvement naît d’essais, d’erreurs, de trouvailles. Un véritable laboratoire de création. Un art qui refuse obstinément de rester sage.
Dès lors, mettre à l’honneur les temps de réflexion, provoquer des rencontres critiques, nourrir le débat, c’est parier sur le temps long. Varier les formations, ouvrir des résidences, multiplier les ateliers. Tout devient fondamental. Une chaîne de transmission, d’héritage, de résistance.
Voir le festival circuler entre Tunis, Béja, Jendouba, Mahdia, Monastir esquisse une chorégraphie de lieux. Une trame portée de main en main, tenue par des fils invisibles. Jusqu’à ce que chaque ville tisse, à son tour, sa propre scène. La marionnette voyage léger. C’est pour cela qu’elle va loin.
Dans cette cartographie mouvante, l’ouverture à Tunis avec « Le Manteau » d’Amine Ayouni, ou « Gueyma », spectacle musical porté à Béja par le groupe Friga et Maher Badira, donnent chair à une évidence : cet art sait persister en dialoguant avec d’autres langages.
Le théâtre de marionnettes est une école du regard. Il nous apprend que la vie peut surgir d’un morceau de bois, d’un tissu, d’un souffle. Il nous rappelle que la main pense, que le geste peut contenir une philosophie.
Et si la marionnette était l’un des derniers lieux où l’on apprend encore à rêver lentement ? À l’époque des écrans saturés, cet art continue d’offrir un miracle simple : faire croire à l’impossible. Un miracle fragile, précieux, qui mérite, aujourd’hui plus que jamais, d’être protégé, cultivé, célébré.
