Par Slim BEN YOUSSEF
Youssef Jebali avait dix ans. Il allait à l’école. Une pause minuscule dans le mouvement du matin. Une respiration ordinaire. Puis un mur est tombé. Ce mur n’était ni ancien ni célèbre. Construit dans les années 2000, relevant d’une administration publique, il faisait partie de ces morceaux de paysage que l’on cesse de voir. Ceux qui tiennent. Jusqu’au jour où ils cèdent.
À Téboursouk, un enfant est mort contre un mur. À Mezzouna, l’an dernier, trois élèves ont été fauchés dans l’enceinte de leur lycée par l’effondrement d’un autre mur. Deux drames. Une même grammaire. Celle de la banalité qui tue.
Ce qui glace, c’est l’absence de surprise. Ce pays ne tremble plus quand un mur tombe. Ici, l’accident est devenu une catégorie administrative. Le dangereux se normalise. Le provisoire dure. On s’enlise entre fissures, nids-de-poule et budgets ajournés comme dans un paysage familier.
Comme dans certains romans, tout semblait déjà écrit. Un drame sans révélation. Un drame annoncé.
Derrière cela, chaque brique tombée emporte plus que de la pierre. Elle charrie des audits jamais menés, des priorités inversées, des responsabilités diluées et des enfances sacrifiées. Elle emporte aussi un peu de notre seuil de tolérance.
L’infrastructure est une politique lente. Silencieuse. Ingrate. Elle exige ce qu’on lui refuse le plus : de l’entretien. Routes, écoles, hôpitaux, ports, espaces verts, réseaux d’eau, éclairage public : tout ce qui ne fait pas la une fabrique le quotidien. Et parfois la mort.
Après chaque drame, le rituel est connu : comité, enquête, visite, communiqué, promesse. Une chorégraphie de gravité. Puis le temps reprend ses droits. Le temps, allié fidèle de l’inaction.
Il existe une ingénierie de l’oubli. Elle laisse faire. Elle organise l’abandon. Elle s’assure que tout tombe.
Youssef n’a pas rencontré l’absurde. Il l’a reçu sous forme de gravats. Ici, l’absurde est matériel. Administratif. Humain. Une chaîne de renoncements très concrets. Une fatalité fabriquée.
À force de tout trouver normal, nous avons rendu la mort ordinaire.
Il reste une seule dignité : empêcher que cela recommence.
Au-delà des décombres et des plaques, un sursaut d’entretien. De rigueur. De responsabilité.
Bâtir sérieusement est devenu un acte de résistance. Sinon, chaque mur debout porte sa menace. Le prochain est déjà quelque part.
