Par Mondher AFI
La réunion de la Commission des grands projets, présidée par la Cheffe du gouvernement et consacrée au suivi de la reconstruction du stade olympique d’El Menzah et au projet de la Cité numérique d’Ennahli, dépasse largement le cadre d’un exercice administratif de coordination ou de gestion des délais. Elle révèle, par la nature même des projets examinés, une orientation stratégique plus profonde, inscrite dans une vision globale de l’État et de ses priorités à l’heure des recompositions internationales, des vulnérabilités systémiques et des mutations technologiques accélérées.
Dans cette séquence politique, l’infrastructure n’est plus un simple support matériel du développement, mais un instrument de souveraineté, un levier de sécurité nationale et un révélateur de la conception que l’État se fait de son rôle. À travers le sport et le numérique, se dessine une même logique : une sécurité nationale repensée comme un système intégré, articulant cohésion sociale, maîtrise technologique, mémoire collective et capacité d’anticipation.
La vision portée par le Président Kaïs Saïed s’inscrit dans une rupture épistémologique nette avec les conceptions traditionnelles de la sécurité nationale, longtemps dominées par une approche sectorielle et défensive, centrée sur la protection territoriale, la dissuasion militaire et le maintien de l’ordre public. Cette reconfiguration ne relève pas d’un simple élargissement sémantique du concept de sécurité, mais d’une refondation de ses fondements analytiques. La sécurité y est appréhendée comme une construction systémique, traversée par des rapports complexes entre structures sociales, dynamiques économiques, capacités technologiques, régulations institutionnelles et représentations collectives.
Dans un environnement international marqué par l’hybridation croissante des menaces, les lignes de fracture ne coïncident plus exclusivement avec les frontières géographiques. Les risques climatiques, les vulnérabilités sanitaires, la dépendance technologique, les chocs économiques et les perturbations informationnelles s’entrecroisent, produisant des formes d’instabilité diffuses, souvent non intentionnelles et difficilement imputables à des acteurs clairement identifiés. Dans ce contexte, la fragilité d’un État ne se mesure plus à la seule robustesse de son appareil coercitif, mais à sa capacité d’absorption des chocs, à la continuité de ses fonctions essentielles et à la solidité des liens sociaux qui assurent la cohérence du corps politique.
Cette perspective conduit à déplacer le centre de gravité de la sécurité nationale vers la notion de résilience. Celle-ci renvoie moins à la capacité de réaction ponctuelle qu’à l’aptitude structurelle d’un système à maintenir son équilibre face à des perturbations multiples. La résilience institutionnelle implique des administrations capables d’anticiper, de coordonner et d’ajuster leurs interventions ; la résilience sociale suppose des mécanismes d’intégration, de confiance et de reconnaissance ; la résilience technologique, enfin, repose sur la maîtrise des infrastructures critiques, des flux de données et des compétences stratégiques.
Repenser la sécurité nationale : une approche élargie et systémique
C’est précisément dans cette articulation que s’inscrivent le sport et le numérique, non plus comme politiques publiques périphériques, mais comme leviers centraux de stabilisation et de projection.
Longtemps considérés comme des domaines secondaires, relevant respectivement du loisir et de la modernisation administrative, le sport et le numérique acquièrent, dans cette vision, un statut stratégique. Le sport contribue à la sécurité nationale en tant qu’espace de socialisation, de régulation des tensions et de production de capital symbolique partagé. Le numérique, quant à lui, structure désormais les capacités décisionnelles, les chaînes de valeur et les rapports de pouvoir, faisant de la souveraineté technologique un enjeu déterminant de l’autonomie étatique. Leur intégration au cœur de la réflexion sécuritaire traduit une compréhension fine des mutations contemporaines de la puissance.
Cette approche systémique repose sur une hypothèse centrale : la souveraineté contemporaine est fondamentalement multidimensionnelle. Elle ne se réduit ni à la maîtrise du territoire ni à l’indépendance juridique formelle, mais se déploie dans des espaces hétérogènes, matériels et immatériels, visibles et invisibles. Elle se construit autant dans les réseaux numériques et les infrastructures de données que dans l’organisation des espaces urbains, autant dans l’investissement dans les compétences humaines que dans la préservation et la revalorisation des symboles collectifs qui fondent le sentiment d’appartenance.
C’est dans cette cohérence analytique que s’inscrit l’attention portée simultanément au stade olympique d’El Menzah et à la Cité numérique d’Ennahli. Ces deux projets, en apparence éloignés, relèvent en réalité d’une même logique stratégique : renforcer les capacités de l’État à produire de la cohésion, à maîtriser les transformations technologiques et à inscrire l’action publique dans le temps long. L’un agit sur les corps, les émotions et la mémoire collective, l’autre sur les flux, les données et les capacités cognitives. Ensemble, ils participent à la construction d’une architecture de sécurité nationale renouvelée, fondée moins sur la contrainte que sur la structuration durable des conditions de stabilité et d’autonomie.
Le stade olympique d’El Menzah : infrastructure sportive, mémoire collective et stabilisation sociale
Le stade olympique d’El Menzah constitue un exemple particulièrement révélateur de ce que la sociologie des infrastructures qualifie de «lieu à forte densité symbolique». Sa portée dépasse largement sa fonction première d’équipement sportif destiné à l’accueil de compétitions. Inscrit au cœur de l’espace urbain et de l’histoire nationale, il s’est progressivement imposé comme un repère structurant de la mémoire collective tunisienne, un espace où se sont cristallisées des expériences partagées de mobilisation populaire, de reconnaissance internationale et d’identification nationale. À ce titre, El Menzah ne relève pas uniquement de l’ingénierie sportive, mais participe d’une économie politique des symboles.
La dégradation progressive de cette infrastructure n’a donc pas produit un simple dysfonctionnement matériel, elle a engendré un effet sociopolitique plus profond, alimentant un sentiment diffus de déclassement et de discontinuité entre l’État et certains segments de la société. L’abandon perçu d’un lieu aussi chargé de sens a été interprété comme un retrait de la puissance publique de l’espace symbolique, révélant les limites d’une approche strictement fonctionnelle de l’infrastructure. En ce sens, l’état du stade est devenu un indicateur indirect de la qualité du lien entre institutions et citoyens.
La décision de procéder à une reconstruction intégrale du stade, tout en préservant son identité architecturale historique, traduit une compréhension stratégique de cette dimension. Il ne s’agit ni de substituer l’ancien par le nouveau dans une logique de rupture, ni de figer le patrimoine dans une posture contemplative. L’enjeu réside dans l’articulation entre mémoire et innovation, entre continuité symbolique et mise à niveau technique. Cette articulation constitue un choix politique structurant : elle affirme que le développement durable des infrastructures repose sur la capacité à intégrer l’histoire dans les dynamiques de transformation.
Dans la vision portée par le Président Kaïs Saïed, le sport est appréhendé comme un espace de médiation sociale et un vecteur de cohésion. Le stade devient ainsi une infrastructure de stabilisation collective, agissant de manière indirecte mais durable sur les dynamiques sociales. En offrant un cadre structuré aux pratiques sportives et aux rassemblements collectifs, il contribue à canaliser les énergies juvéniles, à renforcer les formes d’appartenance partagée et à prévenir certaines fragilités sociales en amont. La reconstruction d’El Menzah s’inscrit dès lors dans une logique de prévention structurelle, où l’investissement dans l’infrastructure devient un outil d’anticipation sociale, plutôt qu’une réponse ponctuelle à des crises déjà installées.
La Cité numérique d’Ennahli : souveraineté technologique et sécurité immatérielle
En parallèle, le projet de la Cité numérique d’Ennahli engage la Tunisie sur un autre front stratégique, celui de la souveraineté numérique. Dans un contexte où les données, les algorithmes et les plateformes conditionnent de plus en plus les rapports de pouvoir, la dépendance technologique constitue une vulnérabilité majeure pour les États.
La création d’un pôle numérique intégré, adossé à des infrastructures intelligentes et à des écosystèmes d’innovation, ne relève pas d’une logique de vitrine technologique, elle répond à une exigence de maîtrise : maîtrise des flux d’information, des outils de production de valeur et des capacités décisionnelles. Le numérique devient ici un champ de sécurité nationale, au même titre que l’énergie ou l’alimentation.
La vision présidentielle insiste sur la nécessité de produire localement les compétences, de structurer des chaînes de valeur nationales et de réduire les asymétries technologiques. La Cité numérique s’inscrit dans cette dynamique en tant qu’espace de convergence entre recherche, innovation, services intelligents et administration publique. Elle participe à la construction d’un État capable d’anticiper, de réguler et de protéger dans un environnement numérique instable.
Architecture stratégique intégrée
Ce qui confère toute sa cohérence à la séquence politique ouverte par le suivi simultané de la reconstruction du stade olympique d’El Menzah et du lancement opérationnel de la Cité numérique d’Ennahli réside dans l’articulation assumée de deux registres longtemps pensés comme disjoints. Le sport et le numérique n’y apparaissent ni comme des secteurs concurrents ni comme des politiques publiques autonomes, mais comme les deux piliers complémentaires d’une même architecture stratégique de consolidation nationale. Le premier agit sur les corps, les émotions et les espaces de socialisation collective, tandis que le second structure les flux d’information et les capacités cognitives. Ensemble, ils contribuent à la production d’une résilience multidimensionnelle devenue centrale pour la sécurité nationale.
Dans la vision portée par le Président Kaïs Saïed, l’État ne peut se satisfaire d’un investissement unilatéral dans un seul registre de puissance. La sécurité ne se réduit ni à l’ordre ni à la croissance, mais repose sur la diversification des sources de stabilité et d’autonomie. Un stade modernisé, privé d’un écosystème numérique maîtrisé, demeurerait une infrastructure isolée, incapable de déployer pleinement ses effets sociaux. À l’inverse, une ville numérique déconnectée des ancrages sociaux serait un projet hors-sol, exposé aux logiques de dépendance. Leur développement conjoint traduit une conception intégrée de l’action publique, fondée sur la complémentarité entre le matériel et l’immatériel.
Cette cohérence stratégique se manifeste également dans la méthode adoptée. Le suivi rigoureux des projets, l’exigence de qualité et le respect des délais témoignent d’une gouvernance exigeante. L’infrastructure devient alors un test de crédibilité institutionnelle, mettant à l’épreuve la capacité de l’État à traduire une vision politique en réalisations concrètes. À travers ces choix, la Tunisie esquisse les contours d’un modèle de sécurité nationale renouvelé, fondé sur la cohésion sociale et la souveraineté technologique. Déployée dans une dynamique de maturation institutionnelle, loin des logiques de communication immédiate, cette vision repose sur une conviction centrale : la souveraineté ne se proclame pas, elle se construit patiemment, par des décisions structurantes et une articulation exigeante entre héritage et avenir.
