Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
En Tunisie, quand on parle de temps libre, une image revient souvent : les cafés pleins, les tables serrées, les longues discussions, la télé allumée, la chicha parfois, et des heures qui passent. Pour beaucoup, c’est devenu le lieu principal pour «sortir», «se changer les idées», «voir les amis» ou simplement fuir l’ennui. On ne peut pas juger ce choix : le café est accessible, familier, social et parfois, le seul espace où l’on se sente à sa place sans trop dépenser.
Mais une question reste importante : est-ce que notre temps libre nous repose vraiment ? Est-ce qu’il nous construit, nous ouvre, nous fait du bien à long terme ? Ou bien est-ce qu’on le «tue» juste pour ne pas penser, parce qu’on n’a pas d’alternative simple, proche et réaliste ?
Le problème n’est pas le café en lui-même. Le problème, c’est quand il devient l’unique option. Quand le week-end et les soirées se résument à la même chaise, la même boisson, les mêmes discussions, les mêmes vidéos et les mêmes heures perdues. Beaucoup finissent par se sentir fatigués sans avoir travaillé, stressés sans raison claire, ou vides sans pouvoir l’expliquer. Parce que le cerveau a besoin de changement, le corps a besoin de mouvement, et l’âme a besoin de sens.
Pourquoi le café prend-il toute la place ? Il y a plusieurs raisons. D’abord, l’offre ailleurs est limitée ou chère : clubs sportifs, activités culturelles, ateliers… Ce n’est pas toujours près de chez soi et parfois, c’est réservé à une minorité. Ensuite, il y a une habitude sociale : on se retrouve au café parce que c’est la norme, parce que «où veux-tu qu’on aille ?» Enfin, il y a le contexte : chômage, pression financière, manque d’espaces publics propres et vivants, et une fatigue générale qui pousse à choisir le plus simple.
Les solutions
Alors, que faire ? L’objectif n’est pas d’éliminer les cafés, mais d’élargir la vie. Offrir d’autres manières de vivre son temps libre, sans complications et sans prétention. Des propositions faciles, réalistes et adaptées à nos quartiers.
Première proposition : remettre le corps en mouvement, sans «salle de sport». Beaucoup pensent que sport = abonnement cher. Pas forcément. Marcher 30 à 45 minutes par jour, c’est déjà énorme. Un petit groupe d’amis peut décider : «trois fois par semaine, on marche ensemble». On parle, on rigole, mais on bouge. On peut aussi faire des exercices simples à la maison : pompes, abdos, corde à sauter, étirements. Il suffit d’un tapis et de la régularité. Le corps bouge, la tête se calme, le sommeil s’améliore.
Deuxième proposition : remplacer une partie du temps au café par un «café utile». Par exemple : au lieu de passer trois heures, on passe une heure seulement, puis on fait autre chose. Ou bien, on transforme la sortie en activité : jouer aux échecs, organiser une discussion thématique, lire ensemble, faire un petit club de débat, ou même apprendre une compétence sur un ordinateur portable. Le café reste un lieu social, mais il devient un point de départ, pas un point final.
Troisième proposition : redécouvrir la culture locale, même à petit prix. La Tunisie a des maisons de culture, des bibliothèques, des associations, des événements, mais beaucoup ne les connaissent pas ou pensent que ce n’est pas pour eux. Un concert à bas prix, une pièce de théâtre, une projection, une expo, ou une rencontre littéraire peut changer une semaine. Ce n’est pas question d’être «intellectuel». C’est juste sortir du cercle répétitif. Même une bibliothèque de quartier peut devenir un endroit calme pour lire, travailler ou réfléchir.
Quatrième proposition : apprendre quelque chose de concret. Le temps libre peut devenir une période de construction. Pas besoin de grandes études. Une langue (anglais, italien), une compétence numérique (montage vidéo, design, Excel), une activité manuelle (menuiserie légère, réparation, couture) ou même cuisine. Aujourd’hui, on peut apprendre gratuitement ou presque, avec des vidéos et des groupes. Le plus dur est de commencer. Mais une fois qu’on voit les progrès, on devient fier. Et ce sentiment-là, aucun café ne le donne.
Cinquième proposition : créer des activités dans le quartier. On attend souvent que «l’État» fasse tout. Mais on peut aussi initier des choses simples : un tournoi de foot entre quartiers, un club de marche, une journée de nettoyage d’un espace public, un atelier photo, une séance de cinéma à la maison avec voisins ou une collecte pour une cause locale. Ces actions donnent un sens, créent des liens et améliorent l’ambiance. Quand on agit, on se sent moins coincé.
Sixième proposition : retrouver la nature, même proche. On n’a pas tous les moyens de voyager. Mais il existe des sorties simples : une randonnée légère, une journée à la mer hors saison, un pique-nique, la visite d’un village, une balade dans une zone verte. La nature, même quelques heures, répare quelque chose à l’intérieur. Elle coupe le bruit et remet de l’ordre.
Enfin, il faut parler d’une chose : le temps libre, c’est aussi du repos. Repos ne veut pas dire «rien faire jusqu’à s’endormir sur une chaise». Repos veut dire : faire quelque chose qui te recharge vraiment. Ça peut être lire, marcher, dessiner, écouter de la musique, passer du temps avec la famille, apprendre, cuisiner. Chacun a sa manière. Mais rester coincé dans une routine qui n’apporte ni énergie ni joie, ce n’est pas du repos, c’est une pause vide.
Le café restera un symbole tunisien, et c’est normal. Il a sa place, son rôle, sa chaleur humaine. Mais le temps libre des Tunisiens mérite mieux qu’une seule option. On mérite des quartiers vivants, des activités accessibles, des espaces publics propres et surtout, une mentalité qui dit : «Je peux faire autre chose». Parce que le temps libre n’est pas un luxe. C’est une partie de la vie. Et la vie ne doit pas passer, chaque jour, au même endroit, sans bouger.
Si on commence petit — une marche, un livre, une activité par semaine — on change beaucoup. Et peut-être qu’un jour, on ira au café… juste parce qu’on en a envie, pas parce qu’on n’a rien d’autre à faire.
