Par Slim BEN YOUSSEF
Ils avaient des salles de classe parfois froides, des tableaux noircis à la craie, des piles de cahiers, et cette conviction simple : une langue peut ouvrir une fenêtre. Ils travaillaient sans savoir quels métiers existeraient demain, ni à quoi ressemblerait ce monde-ci, mais pariaient sur une chose : qu’il serait plus vaste.
Dans les années 1970, une génération d’enseignants tunisiens a patiemment posé les fondations d’un chantier discret mais décisif : faire de l’anglais une langue enseignée, apprise, transmise, normalisée. Des voix lançaient open your books. Ils parlaient de listes d’irregular verbs. De homework, de reading comprehension. D’accents anglais. D’accents américains. Ils parlaient d’avenir sans le nommer.
Il fallait stabiliser l’anglais au collège et au lycée. Concevoir des manuels. Harmoniser des programmes. Former des enseignants. Installer une continuité pédagogique là où il n’y avait que des tâtonnements. Le tout sans bruit. Avec une constance presque austère.
Il faut imaginer ces femmes et ces hommes face à des classes surchargées, à des moyens limités, à des bibliothèques maigres, parfois à des regards sceptiques. Et pourtant, ils ont fait front. Bien plus qu’une langue, ils ont transmis l’idée qu’un élève tunisien pouvait converser avec le monde : un outil d’émancipation, bien plus qu’un luxe culturel.
Aujourd’hui, nous débattons de l’introduction plus précoce de l’anglais, de son statut, de sa place face à l’arabe et au français, de son rôle dans l’économie du savoir. Comme si la question venait de naître. Ces débats sont légitimes. Mais ils reposent sur un socle plus ancien. Et ce socle porte des noms, souvent oubliés.
Parmi eux, Mohamed Balti, disparu avant-hier à Béja, pionnier de l’enseignement de l’anglais dans la ville, devenu pour des générations « Mr Balti », parfois, dans un sourire, « Mr Breakfast ». Un nom parmi d’autres. Un visage parmi tant. Un bâtisseur.
Rendre hommage à cette génération, c’est d’abord reconnaître que les grandes transformations prennent racine dans la répétition patiente d’un geste modeste : entrer en classe et faire cours. À ces pionniers de l’anglais, nous devons plus qu’un exercice de mémoire : une part de notre capacité à dialoguer avec le monde. Et peut-être, plus profondément encore, une certaine idée de l’école : lieu de résistance tranquille contre l’enfermement.
Dans un pays prompt à l’amnésie, il est salutaire de rappeler que certaines conquêtes ne font pas de bruit. Elles s’installent. Lentement. Solidement.
Sans rechercher la reconnaissance, ils ont bâti dans l’ombre une évidence. Cela mérite aujourd’hui un salut. Sobre. Mais debout.
