Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Chaque année, avec la hausse des températures et l’activité accrue des insectes, un mot revient dans les consultations de dermatologie et les discussions dans plusieurs régions intérieures : la leishmaniose. Maladie parasitaire transmise par la piqûre d’un phlébotome (un petit «moustique» nocturne), elle reste en Tunisie un problème de santé publique, surtout sous sa forme cutanée, qui laisse parfois des cicatrices durables. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle d’ailleurs que la leishmaniose cutanée zoonotique, liée notamment à Leishmania major, est un enjeu majeur en Tunisie, avec des réservoirs animaux (rongeurs) et un vecteur principal identifié (Phlebotomuspapatasi).
Des foyers historiques… et des zones très touchées
Sur le terrain, la maladie n’est pas répartie uniformément. Les analyses et présentations médicales tunisiennes décrivent une forte concentration des cas dans certaines zones du Centre et du Sud-Ouest. Parmi les gouvernorats le plus souvent cités comme fortement touchés figurent Kairouan, Sidi Bouzid et Gafsa, qui concentreraient une large part des cas dans certaines périodes. Au Nord, des formes liées à L. infantum peuvent être signalées, mais le poids principal de la leishmaniose cutanée est classiquement porté par les régions où coexistent phlébotomes, rongeurs réservoirs, habitat périurbain/rural et conditions environnementales favorables.
Cette géographie «en taches» s’explique : la transmission est saisonnière, et l’incidence peut varier selon la météo, l’humidité locale, les déchets, la présence d’abris pour les rongeurs et les chiens errants, et l’évolution des aménagements (urbanisation, irrigation, chantiers). Plusieurs acteurs alertent aussi sur un contexte qui pourrait étendre le risque : chaleur, modifications des pluies, eaux stagnantes et gestion insuffisante des déchets, autant de facteurs propices aux vecteurs.
Campagnes et approche «One Health» : agir sur plusieurs fronts
Face à ces réalités, les autorités tunisiennes ont annoncé des campagnes de prévention contre des maladies endémiques, incluant la rage et la leishmaniose, en s’appuyant sur une coordination intersectorielle de type «Une seule santé/One Health». Selon plusieurs comptes rendus de presse, une campagne a notamment été annoncée à partir du 1er septembre 2025, avec des actions de terrain dans les zones les plus exposées, incluant la vaccination des chiens et des chats dans le cadre de la lutte contre la rage et la leishmaniose animale (Sur la leishmaniose, la dimension animale n’est pas «toute» la maladie humaine, mais elle s’inscrit dans une logique de réduction des réservoirs/risques et d’amélioration de la surveillance.)
En parallèle, la communication officielle insiste sur la nécessité d’une prévention communautaire : information des habitants, interventions environnementales et mobilisation des collectivités, surtout dans les zones où l’on observe des flambées récurrentes.
Reconnaître la maladie : quand consulter ?
La forme la plus fréquente en Tunisie est la leishmaniose cutanée : une ou plusieurs lésions (boutons, plaies) qui s’installent progressivement, parfois indolores, souvent sur les zones exposées (visage, bras, jambes). Le diagnostic repose sur l’examen clinique et la confirmation biologique (microscopie et/ou techniques moléculaires selon disponibilité). Il est recommandé de consulter sans tarder si une lésion persiste plusieurs semaines, s’étend, s’ulcère ou laisse craindre une cicatrice importante — car une prise en charge plus précoce peut limiter les complications esthétiques et psychologiques, surtout chez l’enfant.
Prévenir : les gestes qui comptent (maison, quartier, municipalité)
La prévention se joue à trois niveaux : personnel, domestique, collectif.
D’abord, se protéger des piqûres (surtout du crépuscule à l’aube) en portant des vêtements couvrants en soirée (manches longues, pantalon), en utilisant des répulsifs adaptés, surtout en zones connues à risque, en dormant sous moustiquaire (idéalement imprégnée) dans les zones rurales/périurbaines.
Ensuite, réduire l’attraction des phlébotomes autour des habitations en évitant les eaux stagnantes et l’humidité près des maisons quand c’est possible, en améliorant la gestion des déchets, nettoyer les abords, limiter les tas de matériaux où les rongeurs peuvent nicher, en fermant les entrées (murs, abris) et assainir les dépendances.
Et enfin, agir sur l’environnement et les réservoirs. L’OMS souligne le rôle des rongeurs réservoirs (ex. Psammomysobesus, Merionesshawi, Merioneslibycus) et du vecteur principal, ce qui justifie des actions coordonnées : lutte anti-vectorielle, contrôle des rongeurs, assainissement et surveillance. C’est là que l’approche One Health prend tout son sens : la maladie se situe au croisement de la santé humaine, animale et de l’environnement.
Un enjeu sanitaire… mais aussi social
Au-delà des chiffres (souvent variables selon les années et la surveillance), certains acteurs évoquent une charge annuelle importante, avec des milliers de cas. Mais l’impact le plus visible reste parfois celui des cicatrices, de la stigmatisation et des coûts indirects (déplacements, arrêts de travail, soins).
À retenir : la leishmaniose n’est pas une fatalité saisonnière. Les campagnes annoncées, l’amélioration de la surveillance et les mesures simples de protection peuvent réduire nettement le risque — à condition d’une mobilisation durable, surtout dans les gouvernorats les plus exposés.
