La commission des statuts et de la restructuration, l’une des commissions chargées de la préparation du prochain congrès de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), a adopté un projet d’amendement de l’article 20 du règlement intérieur de l’organisation prévoyant la réinstauration de la limitation du nombre des mandats au sein du Bureau exécutif, apprend-on de sources proches de la centrale syndicale. Ce projet sera soumis aux congressistes pour être discuté et adopté lors du congrès anticipé prévu du 25 au 27 mars prochain à Tunis.
L’amendement proposé stipule la limitation du nombre des mandats au sein du Bureau exécutif à deux seulement,ce qui empêchera de facto l’écrasante majorité des membres de l’actuel Bureau exécutif de briguer un nouveau mandat. «Son adoption ne fait pas l’ombre d’un doute, étant donné que la plupart des syndicalistes sont aujourd’hui convaincus que la levée de la limitation des mandats en juillet 2021 est à l’origine de la grave crise interne qui secoue l’organisation», assure un ancien dirigeant de l’UGTT.
Levée du verrou et crise de crédibilité
Adoptée lors d’un congrès extraordinaire tenu à Djerba en 2002 sous la pression d’une aile radicale qui s’était alors opposée à l’inféodation de l’organisation au régime du président déchu, Ben Ali, la limitation des mandats au sein du Bureau exécutif à deux seulement visait à garantir l’alternance à la tête de la centrale syndicale après de longues années de «verrouillage» du jeu électoral par l’ex-secrétaire général, Ismaïl Sahbani.
L’ancienne direction de l’UGTT, élue lors du congrès de Djerba, a tenté sans succès d’amender cet article limitant les mandats des membres du Bureau exécutif lors du congrès tenu en décembre 2006 à Monastir. La révision de cet article a été également rejetée lors du 23e congrès de l’organisation tenu à Tabarka en janvier 2017. Ce n’est qu’en organisant un congrès extraordinaire non électif en juillet 2021 à Sousse que la direction issue du congrès de 2017 a réussi à faire sauter le verrou de la limitation du nombre de mandats au sein du Bureau exécutif. Ce «tripatouillage» du règlement intérieur a naturellement permis la reconduction de plusieurs dirigeants, dont Noureddine Taboubi, Sami Tahri et Samir Cheffi, pour un troisième mandat consécutif lors d’un congrès électif qui s’est tenu en février 2022 à Sfax. Il a cependant fait perdre à l’organisation le capital crédibilité dont elle bénéficiait auprès de l’opinion publique.
La forte opposition des syndicalistes actifs dans les structures bases et les structures intermédiaires de l’UGTT à cette «dérive démocratique» a également provoqué une véritable «chasse aux sorcières» savamment orchestrée par le nouveau bureau exécutif, qui a contribué à vider la centrale syndicale de ses éléments les plus combatifs.
Bras de fer interne et revirements
Ainsi, la capacité de mobilisation de l’organisation s’est gravement détériorée, comme en atteste son incapacité à imposer des négociations salariales dans les secteurs public et privé. Cet état de paralysie a incité une large frange de syndicalistes à réclamer, lors d’une réunion du conseil national (la plus haute autorité décisionnelle après le congrès, Ndlr) organisée en septembre 2024, la tenue d’un congrès anticipé pour mettre fin à la crise et donner un second souffle à l’organisation. Menés par cinq membres du Bureau exécutif (Anouar Ben Gaddour, Slaheddine Selmi, Taher Mezzi, Monoêm Amira et Othmen Jallouli), les dissidents bénéficiaient d’une majorité absolue de voix au sein du conseil national. Le secrétaire général, Noureddine Taboubi, a toutefois refusé le recours à un vote à ce sujet, préférant suspendre la réunion. De nombreuses querelles intestines s’ensuivirent, jusqu’à ce qu’un accord à l’arraché sur la tenue d’un congrès anticipé en mars 2026 soit conclu en mai 2025.
Nouveau coup de théâtre cependant : neuf membres du Bureau exécutif et une partie des membres de la commission administrative ont fait volte-face en ce qui concerne la tenue du congrès anticipé en mars 2026, indiquant qu’ils avaient accepté cela sous la pression, et plaidé pour la tenue du congrès dans les délais initiaux, soit en février 2027. Ce revirement a abouti à la démission du secrétaire général de l’organisation qui a, entretemps, retourné sa veste pour rejoindre le camp des dissidents et du secrétaire général adjoint, Anouar Ben Gaddour.
Entre compromis interne et rupture militante
Ces derniers sont cependant revenus sur leur démission suite à des tractations laborieuses. Un large consensus s’est ensuite dégagé autour de la tenue du congrès à la fin du premier trimestre de l’année lors d’une réunion de la commission administrative nationale tenue le 22 janvier dernier.
Du côté des syndicalistes «exclus» de l’UGTT ces dernières années en raison de leur opposition farouche à l’amendement de l’article 20 du règlement intérieur, on estime cependant que la tenue d’un congrès extraordinaire à la fin du mois prochain ne permettrait pas à l’organisation de renouer avec ses principes fondateurs et de retrouver sa crédibilité perdue, d’autant plus qu’elle consacrerait «un recyclage des éléments qui avaient approuvé et fermé les yeux» sur la dérive démocratique survenue en juillet 2021.
Cette sensibilité radicale connue sous l’appellation d’«opposition syndicale» plaide pour la démission de l’ensemble des membres du Bureau exécutif issu du congrès de février 2022 et la mise en place d’un comité directeur provisoire qui veillerait sur le renouvellement des diverses structures inférieures (syndicats de base et unions locales) et intermédiaires (syndicats généraux, fédérations, unions régionales), ainsi que sur «l’assainissement» de l’organisation des éléments sur lesquels pèsent des soupçons de corruption, avant la tenue d’un «congrès de refondation de l’action syndicale».
Walid KHEFIFI
