Le secteur pharmaceutique traverse une phase financière délicate, marquée par une accumulation rapide des montants impayés liés aux prestations de santé. Des données officielles présentées devant la Commission des services et du développement social du Conseil national des régions et des districts laissent entrevoir une aggravation de cette situation à très court terme.
Les projections indiquent en effet que l’encours global des sommes dues aux pharmaciens pourrait atteindre environ 116,5 millions de dinars à la fin du mois de février 2026, révélant une pression croissante sur un maillon essentiel du système sanitaire. Cette problématique a été examinée lors d’une séance d’audition en présence de responsables du ministère des Affaires sociales, organisée afin d’évaluer la régularité des paiements destinés aux prestataires de soins et de mesurer les risques susceptibles d’affecter la continuité des services.
Derrière ces chiffres se dessine un enjeu central : garantir la stabilité financière des pharmacies tout en préservant l’accès des citoyens aux traitements. L’analyse des indicateurs financiers met en évidence une prédominance des factures restées en attente au-delà des délais habituels. Cette situation dépasse le simple cadre de lenteurs administratives ponctuelles et s’apparente davantage à un déséquilibre structurel. Pour les pharmaciens, le décalage entre les dépenses engagées et les remboursements attendus crée une tension immédiate sur la trésorerie.
Des retards qui fragilisent l’équilibre des officines
Contrairement à d’autres activités commerciales, les pharmacies ne disposent que de marges de manœuvre limitées. Elles doivent maintenir un stock constant de médicaments, souvent coûteux, afin de répondre aux besoins des patients sans interruption. À cela s’ajoutent des charges fixes incompressibles : salaires, loyers, factures énergétiques, systèmes informatiques ou encore obligations réglementaires. Lorsque les règlements tardent, ces dépenses continuent pourtant de s’accumuler.
À moyen terme, ce déséquilibre peut entraîner un recours accru au crédit bancaire, avec des coûts financiers supplémentaires. Certaines officines pourraient également être contraintes de réduire leurs commandes ou de différer l’introduction de nouveaux produits, ce qui risquerait d’affecter la disponibilité de certains traitements. Même si le réseau pharmaceutique tunisien a jusqu’ici fait preuve d’une grande capacité d’adaptation, la persistance de tels retards soulève des interrogations quant à sa résilience future.
Un signal d’alerte pour le financement du système de santé
La progression attendue des créances ne doit pas être interprétée uniquement comme une difficulté sectorielle, elle reflète plus largement les tensions qui traversent le modèle de financement de la protection sociale. Le mécanisme de remboursement repose sur un équilibre fragile entre ressources publiques et niveau des dépenses de santé, équilibre aujourd’hui mis à l’épreuve par plusieurs facteurs convergents. L’augmentation de la demande de soins, liée notamment à l’évolution démographique et à la prévalence accrue des maladies chroniques, exerce une pression constante sur les budgets.
Parallèlement, le coût des traitements modernes ne cesse de croître, rendant la gestion financière plus complexe pour les organismes payeurs. Dans ce contexte, tout retard de paiement tend à produire un effet domino sur l’ensemble de la chaîne sanitaire. Le fait que l’encours global puisse franchir le seuil des cent millions de dinars constitue un indicateur particulièrement révélateur. Il signale l’urgence d’optimiser les circuits de règlement et de renforcer la prévisibilité budgétaire. Car plus les arriérés augmentent, plus leur apurement nécessite des ajustements financiers importants, susceptibles de peser sur d’autres priorités publiques. Au-delà des considérations comptables, l’enjeu demeure profondément social.
Les pharmacies représentent souvent le premier point d’accès aux soins pour une grande partie de la population. Toute fragilisation durable de leur situation pourrait, à terme, compliquer l’accès aux médicaments et accentuer les inégalités sanitaires. Face à cette réalité, plusieurs observateurs estiment que la maîtrise des délais de paiement doit devenir un axe stratégique. Une meilleure coordination entre les différents acteurs, l’accélération des procédures administratives et une planification budgétaire plus rigoureuse pourraient contribuer à atténuer les tensions actuelles.
L’évolution attendue des créances agit ainsi comme un véritable baromètre de la santé financière du système. Elle rappelle que la continuité des prestations médicales dépend autant de l’expertise des professionnels que de la solidité des mécanismes de financement. Dans un environnement économique déjà contraint, la capacité des autorités à contenir cette dérive sera déterminante pour préserver la stabilité du secteur pharmaceutique et, plus largement, la qualité de la prise en charge des patients.
Leila SELMI
