L’idée de créer un grand pôle administratif, voire une capitale dédiée aux institutions publiques, refait surface dans le débat politique. Portée par le député Dhafer Sghiri lors d’une séance plénière à l’Assemblée des représentants du peuple, cette proposition s’inscrit dans une réflexion plus large sur la réorganisation du territoire et la réduction des écarts de développement entre les régions.
Au-delà de son caractère ambitieux, elle soulève une question centrale : la Tunisie doit-elle repenser la géographie de son administration pour stimuler l’économie et rééquilibrer la croissance ? Le projet repose sur un principe relativement clair : déplacer une partie des structures étatiques vers les zones de l’intérieur afin d’y créer une nouvelle dynamique économique. L’objectif n’est pas uniquement symbolique. Une telle initiative pourrait générer un effet d’entraînement sur plusieurs secteurs, notamment l’immobilier, les services et les infrastructures.
Dans de nombreux pays, la concentration des centres de décision dans la capitale a contribué à accentuer les disparités territoriales. Tunis n’échappe pas totalement à ce phénomène. L’activité économique, les opportunités professionnelles et les grands projets y sont fortement regroupés, ce qui alimente des flux migratoires internes constants. Résultat : certaines régions continuent de peiner à attirer les investissements, tandis que la pression urbaine augmente dans le Grand Tunis. Créer un nouveau centre administratif pourrait donc agir comme un levier de redistribution.
L’installation de ministères, d’agences publiques ou d’institutions stratégiques entraîne mécaniquement la construction de logements, l’ouverture de commerces, l’amélioration des réseaux de transport et l’émergence de nouveaux bassins d’emploi. Ce type de transformation structurelle peut, à terme, modifier durablement la carte économique d’un pays. Cependant, un tel chantier exige une planification rigoureuse. Il ne s’agit pas simplement de déplacer des bureaux, mais de bâtir un véritable écosystème capable d’attirer les talents et de retenir les compétences. Sans écoles performantes, hôpitaux modernes, connexions de transport efficaces et cadre de vie attractif, le risque serait de créer une ville administrative sans réelle vitalité.
Un instrument potentiel pour réduire les fractures régionales
L’un des arguments majeurs avancés en faveur de cette orientation concerne la cohésion territoriale. Depuis plusieurs décennies, la question des inégalités régionales occupe une place centrale dans le débat public tunisien. Les écarts en matière d’emploi, d’infrastructures et d’accès aux services restent perceptibles, malgré les politiques successives visant à les atténuer. Dans cette perspective, déplacer certaines fonctions souveraines vers l’intérieur pourrait envoyer un signal politique fort : un État plus présent sur l’ensemble du territoire. Ce repositionnement contribuerait également à corriger une perception parfois tenace d’abandon ressenti dans certaines zones.
L’expérience internationale offre d’ailleurs des précédents intéressants. Des pays comme le Brésil, avec Brasilia, ou le Kazakhstan, avec Astana (aujourd’hui Astana de nouveau après s’être appelée Nur-Sultan), ont choisi de créer ou de renforcer des capitales administratives pour accompagner une stratégie de développement territorial. Même si les contextes diffèrent, ces exemples montrent qu’un tel pari peut transformer profondément l’organisation économique nationale. Pour la Tunisie, l’enjeu serait de concevoir ce projet non comme un simple geste politique, mais comme un véritable moteur de croissance régionale. L’impact pourrait être particulièrement significatif pour les jeunes diplômés, souvent contraints de quitter leur région d’origine pour trouver un emploi.
Un catalyseur possible pour l’investissement et le marché immobilier
Au-delà de la dimension institutionnelle, la proposition comporte un volet économique évident. La création d’un pôle administratif implique des programmes de construction d’envergure : bâtiments publics, logements, zones d’affaires, infrastructures routières et ferroviaires. Un tel programme pourrait offrir un souffle nouveau au secteur du bâtiment, fortement sensible aux cycles économiques. Le marché immobilier, notamment dans les zones ciblées, pourrait connaître une revalorisation progressive. Cette dynamique serait susceptible d’attirer des investisseurs privés, encouragés par la présence durable de l’État. L’effet multiplicateur est bien connu : lorsqu’une administration s’installe, elle attire banques, assurances, cabinets de conseil, entreprises de services et commerces.
Mais cette perspective doit être abordée avec prudence. Une hausse trop rapide des prix pourrait rendre le logement moins accessible aux populations locales, reproduisant des déséquilibres que le projet cherche justement à corriger. L’équation est donc délicate : stimuler l’investissement sans provoquer une inflation immobilière excessive. C’est ici que la question du logement social, évoquée dans les discussions parlementaires, prend tout son sens. La capacité des autorités à développer une offre abordable constituera un test majeur de la cohérence de la politique d’aménagement.
Entre ambition stratégique et défis budgétaires
Si l’initiative apparaît séduisante sur le plan théorique, elle pose néanmoins une interrogation incontournable, celle du financement. Construire une nouvelle centralité administrative représente un investissement colossal, qui doit être compatible avec les équilibres des finances publiques. Dans un contexte économique où chaque dépense est scrutée, l’État devra démontrer que les retombées à long terme, création d’emplois, élargissement de la base fiscale, stimulation de l’investissement, justifient l’effort initial. La réussite dépendra également de la capacité à mobiliser des partenariats public- privé et à sécuriser des sources de financement diversifiées. Un autre défi réside dans la gestion de la transition. Déplacer des institutions implique des ajustements logistiques, humains et organisationnels. Il faudra accompagner les fonctionnaires concernés, anticiper les besoins en mobilité et éviter toute perturbation du fonctionnement administratif.
Une initiative pertinente, à condition d’être portée par une vision globale
Sur le fond, l’idée d’un nouveau pôle administratif mérite d’être examinée avec sérieux. Elle traduit une volonté de rompre avec une hypercentralisation qui a montré ses limites et d’ouvrir une nouvelle phase dans la politique d’aménagement du territoire. Oui, l’initiative peut être considérée comme positive, à condition qu’elle s’inscrive dans une stratégie cohérente et de long terme. Ce type de projet ne produit pas de résultats immédiats, il exige de la constance, une gouvernance claire et une coordination étroite entre les différents acteurs publics. Plus qu’un simple transfert géographique, il s’agit en réalité de repenser le modèle de développement national.
Si elle est bien conçue, cette démarche pourrait contribuer à redistribuer les opportunités, à revitaliser certaines régions et à renforcer l’attractivité économique du pays. Le débat national appelé de ses vœux par Dhafer Sghiri apparaît donc non seulement opportun mais nécessaire. Car une décision de cette ampleur engage la Tunisie pour plusieurs décennies. Elle doit être discutée, enrichie et évaluée sous tous ses angles. En définitive, la création d’une capitale administrative n’est ni une solution miracle ni un risque à écarter d’emblée. C’est un choix stratégique. Et comme tout choix structurant, sa réussite dépendra moins de l’idée elle-même que de la manière dont elle sera mise en œuvre.
Leila SELMI
