Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Entre voisins, en Tunisie, tout dépend du décor, mais jamais du principe : on vit à portée d’autrui. Dans une villa, la proximité passe par un mur, une haie, une terrasse, un vis-à-vis. Dans un immeuble, elle se faufile par les plafonds, les gaines, les escaliers, le parking, la terrasse commune. On croit avoir acheté de la tranquillité ou loué un simple logement, on découvre une cohabitation, parfois douce, parfois nerveuse, toujours sensible, parce qu’elle touche à ce que chacun défend avec acharnement : le droit de se sentir chez soi.
Les conflits naissent rarement d’un grand scandale. Ils s’installent par petites secousses répétées : une clim qui goutte, une moto qui démarre tôt, un chantier qui s’étire, une porte qui claque, une musique qu’on laisse courir, un barbecue dont la fumée s’invite chez l’autre. Dans l’immeuble, l’enfant qui court devient une percussion quotidienne ; dans la villa, le chien qui aboie devient une alarme permanente. Ce n’est pas seulement le bruit, c’est la répétition. Et surtout, c’est l’interprétation : ce qui gêne est vite lu comme un manque d’éducation, une provocation, une manière de dire «je fais ce que je veux».
On ne parle pas assez, on imagine trop, et l’imagination, en voisinage, est une usine à rancœur. En Tunisie, la tension prend souvent une couleur particulière : la question du respect et des codes. Dans certains quartiers, on attend une discrétion presque absolue ; ailleurs, la vie dehors est normale, les terrasses vivent, les familles sont nombreuses, les visites tardives font partie du rythme. Quand deux manières d’habiter se rencontrent, le désaccord glisse vite du pratique au moral. On ne dit plus «ça me dérange», on dit «ce n’est pas correct». Et dès qu’un conflit devient un procès de «bonnes manières», il se durcit, parce qu’il touche à la dignité. Chacun se voit comme raisonnable, et l’autre comme le problème. La mitoyenneté, elle, est le piège parfait, parce qu’elle met la frontière au centre de la vie quotidienne.
Dans les villas, le mur commun, la clôture, la limite du terrain sont des lignes qui paraissent évidentes jusqu’au jour où un détail les rend floues : une haie qui avance, un arbre qui déborde, des racines qui soulèvent un carrelage, une surélévation qui ouvre des vues nouvelles. On se dispute parfois pour quelques centimètres comme si l’on défendait un territoire. En réalité, on défend surtout l’idée de ne pas être grignoté, de ne pas perdre la maîtrise de ce qui devait protéger l’intime. Dans l’immeuble, la mitoyenneté devient un système : parties communes, cage d’escalier, terrasse collective, local poubelles, canalisations, parking.
Ce qui appartient à tous finit souvent par être traité comme si c’était à personne, donc appropriable. Une armoire sur le palier, un coin «réservé», des cartons qui traînent, une place de stationnement prise par habitude : autant de petites privatisations qui déclenchent de grandes colères, parce qu’elles réveillent un sentiment d’injustice. Au fond, le voisinage est une politique du détail Et l’injustice, dans un espace partagé, fait plus de dégâts que la gêne elle- même.
On n’est pas seulement dérangé, on se sent méprisé. Il y a aussi un déclencheur plus silencieux, plus corrosif : le voyeurisme, ou plutôt cette curiosité qui déborde et finit par étouffer. En villa, le vis-à-vis transforme une cour en scène ; une terrasse un peu plus haute, une fenêtre ajoutée, et l’on se sent observé dans ce qui devait être le refuge. On se surprend à calculer où s’asseoir, à fermer un rideau, à renoncer à une simplicité. En immeuble, le voyeurisme prend la forme du «j’ai vu» : l’œil au balcon, le judas, les questions qui ressemblent à des interrogatoires, les commentaires de palier.
Parfois, ce n’est même pas une surveillance réelle, mais l’impression suffit : vivre avec l’idée qu’on vous regarde, c’est déjà perdre un bout de liberté. Et quand cette observation se transforme en rumeur, on n’a plus seulement un voisin, on a un tribunal diffus. Le pire, c’est que la gestion de ces tensions se fait souvent à contretemps. On encaisse longtemps par peur du conflit, puis on explose d’un coup, au mauvais moment, devant des invités, dans l’escalier, à la sortie d’une fête. Les célébrations, en particulier, révèlent le dilemme : comment concilier le droit de fêter et le droit de se reposer ? Ici, on tient aux moments collectifs, aux mariages, aux retours, aux réussites qu’on annonce au quartier. Mais l’absence de prévention, l’idée que «ça va passer», transforment la joie en provocation pour celui qui subit.
Et la plainte, parce qu’elle arrive tard, ressemble à une attaque. Au fond, le voisinage est une politique du détail. Il ne demande pas une perfection impossible, mais une discrétion praticable. Prévenir vaut mieux que justifier, s’excuser vaut mieux que nier, parler tôt vaut mieux que menacer. La mitoyenneté rappelle une vérité simple : on ne protège pas son confort en écrasant celui de l’autre, on le protège en apprenant à se limiter. Un bon voisin n’est pas celui qui ne fait jamais de bruit — personne n’y parvient — mais celui qui comprend que la frontière n’est pas seulement une ligne : c’est une responsabilité. Et quand cette responsabilité devient un réflexe, la proximité cesse d’être une guerre et redevient ce qu’elle devrait être : une coexistence vivable.
