Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
La participation citoyenne dans la ville n’est pas un luxe réservé aux sociétés idéales ni un slogan que l’on brandit à l’approche des élections, c’est d’abord une manière d’habiter un lieu, de s’y sentir concerné, responsable et légitime. Une ville n’est pas seulement un ensemble de rues, de bâtiments et de services administratifs, elle est un tissu vivant fait de relations, de mémoires, de conflits parfois, de solidarités souvent invisibles.
Lorsque les habitants se désintéressent de ce qui s’y passe, la ville se vide de son sens et devient un simple décor. À l’inverse, lorsque les citoyens s’impliquent, même modestement, elle retrouve sa fonction première : être un espace commun. La participation commence rarement par de grands gestes. Elle naît d’une présence attentive, d’un regard posé sur ce qui se dégrade, ce qui manque, ce qui pourrait être amélioré. Elle naît quand un habitant cesse de dire «ce n’est pas mon affaire» et commence à dire «cela me concerne». Cette bascule intérieure est essentielle, car aucune politique publique, aussi bien pensée soit-elle, ne peut remplacer l’engagement quotidien des citoyens dans la vie de leur quartier, de leur rue, de leur école ou de leur place publique.
Socialement, la participation citoyenne agit comme un ciment. Elle crée des liens là où l’isolement progresse, elle oblige à se parler, à se confronter, à écouter des points de vue différents. Dans beaucoup de villes, la fragmentation sociale est devenue une réalité préoccupante : quartiers qui s’ignorent, générations qui ne se croisent plus, catégories sociales enfermées dans leurs cercles. La participation citoyenne, lorsqu’elle est encouragée et respectée, permet de recréer des espaces de rencontre. Une réunion de quartier, une initiative solidaire, un projet associatif ou même une simple mobilisation pour améliorer un espace commun sont autant d’occasions de rompre l’indifférence. Il ne s’agit pas d’idéaliser ces moments, car ils sont souvent traversés par des tensions, des désaccords, parfois des échecs. Mais c’est précisément dans cette confrontation que se construit une culture citoyenne. Apprendre à discuter sans se mépriser, à défendre une idée sans exclure l’autre, à chercher un compromis sans renoncer à ses convictions, voilà des apprentissages essentiels que seule la pratique collective peut offrir.
Culturellement, la participation citoyenne joue un rôle tout aussi fondamental. La culture ne se limite pas aux spectacles officiels ou aux institutions reconnues, elle se fabrique aussi dans les initiatives locales, les fêtes de quartier, les ateliers, les expositions improvisées, les cafés où l’on débat, les bibliothèques de proximité, les lieux associatifs. Lorsque les habitants sont associés à la vie culturelle de leur ville, celle-ci devient plus vivante, plus diverse, plus proche des réalités quotidiennes. Une ville où la culture est produite uniquement par le haut finit par exclure une grande partie de sa population, qui ne s’y reconnaît pas.
Les obstacles à la participation citoyenne
À l’inverse, une culture partagée, construite avec les citoyens, renforce le sentiment d’appartenance et valorise les identités locales sans les enfermer. Elle permet aussi de transmettre une mémoire collective, de raconter l’histoire des lieux, des métiers, des luttes et des réussites, autant d’éléments qui donnent à la ville une profondeur humaine. Mais la participation citoyenne ne va pas de soi. Elle se heurte à des obstacles bien réels. Beaucoup de citoyens se sentent découragés, convaincus que leur avis ne compte pas, que les décisions sont déjà prises ailleurs, loin d’eux.
D’autres manquent simplement de temps, pris dans des contraintes économiques et familiales de plus en plus lourdes. Il existe aussi une méfiance envers les institutions, parfois justifiée, qui nourrit le retrait et le silence. Pourtant, renoncer à participer revient souvent à laisser le champ libre à une minorité active, pas toujours représentative de l’intérêt général. La participation ne signifie pas que chacun doit tout le temps être impliqué dans tout, mais que des espaces clairs, accessibles et sincères soient ouverts, où la parole citoyenne est réellement prise en compte. Sans cela, l’appel à la participation devient une formule vide, voire une source de frustration supplémentaire.
Il est également important de rappeler que la participation citoyenne ne doit pas se réduire à une simple consultation symbolique. Donner la parole pour la forme, sans intention réelle d’en tenir compte, est plus nuisible que le silence. La confiance se construit dans la durée, par des actes concrets, par la transparence et par la reconnaissance du rôle des citoyens comme partenaires et non comme figurants. Une ville démocratique est une ville qui accepte la critique, qui tolère l’erreur, qui apprend de ses habitants autant qu’elle les encadre. Cela suppose un changement de culture, aussi bien du côté des responsables que des citoyens eux-mêmes.
Enfin, la participation citoyenne est une école de la responsabilité. Elle rappelle que la ville n’est pas seulement le lieu où l’on exige des droits, mais aussi celui où l’on assume des devoirs. Prendre soin des espaces publics, respecter les règles communes, s’engager pour les plus fragiles, défendre le bien commun face aux intérêts particuliers, tout cela fait partie de la citoyenneté vécue. Une ville où les habitants participent est une ville plus résiliente, plus capable de faire face aux crises, plus inventive dans ses solutions. Elle n’est pas parfaite, mais elle est habitée. Et c’est peut-être là l’essentiel : une ville vraiment vivante est une ville que ses citoyens n’abandonnent pas, ni aux pouvoirs lointains ni à l’indifférence, mais qu’ils continuent, jour après jour, à construire ensemble.
