L’intelligence artificielle (IA) continue d’envahir les réseaux sociaux et ce, entre autres à travers une vague de portraits et de caricatures qui ne cessent de séduire des milliers d’internautes. Toutefois derrière cette séduction, il y a des dérives potentielles de ces techniques qui deviennent de plus en plus inquiétantes. Car ces portraits ne sont pas toujours utilisés à bon escient et l’usage des caricatures ne s’éprouve pas uniquement à titre de divertissement.
C’est ce qu’a confirmé récemment Mohamed Ali Ben Mabrouk, chargé de la direction de la réaction aux urgences informatiques et de l’assistance à l’Agence nationale de cybersécurité (ANCS), lors de son intervention sur les ondes de la Radio nationale. Il a adopté un ton particulièrement alarmiste, évoquant une technologie dont les capacités dépasseraient désormais le simple cadre du divertissement numérique. Il a expliqué que ces applications disposent d’une capacité très avancée à produire des portraits personnalisés, intégrant des éléments qui correspondent aux centres d’intérêt et aux goûts des utilisateurs. Elles s’appuient sur des algorithmes d’apprentissage automatique capables d’analyser un très grand volume de données. À partir de ces informations, les systèmes ne se contentent pas de traiter l’image fournie, ils «devinent» ou anticipent certains traits, préférences ou styles susceptibles de plaire à l’utilisateur. Autrement dit, au lieu de simplement reproduire une photo, l’algorithme formule des suppositions fondées sur les données qu’il a accumulées, afin de générer un résultat jugé plus attractif ou plus pertinent. Ces mécanismes, bien que performants, reposent donc sur une exploitation massive de données et sur des prédictions automatiques qui ne sont pas toujours perçues par l’utilisateur. Ce qui peut être exploité dans l’intention de nuire. Ainsi, «la force des algorithmes aujourd’hui est telle qu’ils peuvent rapprocher l’utilisateur de ce qu’il aspire à être, parfois même sans qu’il l’ait explicitement formulé en ligne», sachant que l’utilisateur ne sait pas parfois s’il est activé ou non. Et là se pose le problème d’atteinte à la vie privée.
Exploitation commerciale et atteinte à la vie privée
Un autre point sensible soulevé par Ben Mabrouk concerne le devenir des photographies téléchargées par les utilisateurs pour être transformées par des applications reposant sur l’IA. Selon l’intervenant, ces images sont inévitablement transférées vers les serveurs des entreprises exploitant ces technologies. Or, la localisation de ces serveurs, les conditions de stockage des données et les modalités de leur conservation varient d’une plateforme à l’autre. Certaines entreprises peuvent conserver les images au-delà du simple traitement demandé, notamment à des fins d’amélioration de leurs algorithmes, d’analyse statistique ou, dans certains cas, d’exploitation commerciale. Le problème, a-t-il souligné, réside dans le manque de transparence : l’utilisateur ignore le plus souvent si son image est supprimée immédiatement après usage ou conservée dans des bases de données susceptibles d’être exploitées ultérieurement. Cette opacité fait peser plusieurs risques, allant de l’usurpation d’identité à la création de faux profils, en passant par la production de contenus synthétiques, notamment des «deepfakes», pouvant porter atteinte à la réputation ou à la vie privée des personnes concernées. Un deepfake est un contenu numérique, le plus souvent une vidéo, mais parfois une image ou un enregistrement audio-généré ou modifié à l’aide de l’intelligence artificielle afin de faire dire ou faire faire à une personne quelque chose qu’elle n’a jamais dit ou fait.
De nombreux avantages qui cachent des inconvénients
En fait, selon lui, l’intelligence artificielle ne peut plus être considérée comme un simple outil technologique neutre. Elle évolue à un rythme accéléré qui dépasse souvent les capacités d’adaptation des cadres juridiques et réglementaires existants. Cette dynamique impose, a-t-il estimé, une réflexion urgente sur les mécanismes de contrôle, de régulation et de protection des données personnelles, afin d’éviter que l’innovation ne se développe au détriment des droits fondamentaux. On peut déduire que les portraits et caricatures générés par l’intelligence artificielle connaissent un succès fulgurant auprès des internautes. En quelques secondes, une simple photographie peut être transformée en œuvre stylisée, en personnage de fiction ou en illustration artistique. Cette facilité d’usage, combinée à l’effet ludique et esthétique du résultat, explique l’engouement massif pour ces applications. Leurs avantages consistent dans les atouts indéniables qu’ils présentent. D’abord, ils démocratisent l’accès à la création visuelle. Là où la réalisation d’un portrait artistique nécessitait auparavant le talent d’un dessinateur ou d’un graphiste, l’intelligence artificielle permet aujourd’hui à chacun de produire des images personnalisées à moindre coût et en un temps record. Ils constituent également un espace d’expression créative, permettant aux utilisateurs d’explorer différentes identités visuelles, styles artistiques ou univers graphiques. Pour certains professionnels, créateurs de contenu, communicants, petites entreprises, ces outils représentent un levier marketing attractif et accessible.
IA et protection des données personnelles
Toutefois, derrière cette séduction technologique se profilent des dérives potentielles de plus en plus préoccupantes. Le premier risque concerne la protection des données personnelles. Les photographies téléchargées peuvent être stockées, analysées et parfois réutilisées sans que l’utilisateur ait une visibilité claire sur leur devenir. Par ailleurs, ces portraits ne sont pas toujours utilisés à bon escient. Une caricature peut devenir un outil de moquerie, de harcèlement ou de dénigrement. Dans certains cas, l’image transformée peut être détournée pour créer de faux profils ou des contenus trompeurs. Le développement des technologies de type «deepfake» accentue encore ces risques. Donc des images réalistes, mais entièrement fabriquées, peuvent être utilisées pour manipuler l’opinion, nuire à la réputation d’une personne ou alimenter des campagnes de désinformation.
Avec l’IA, l’image peut devenir un préjudice
Ainsi, si les portraits et caricatures générés par l’intelligence artificielle offrent des opportunités créatives indéniables, leur usage soulève des questions éthiques et juridiques majeures. La frontière entre divertissement et manipulation peut rapidement devenir floue. L’enjeu n’est donc pas de rejeter l’innovation, mais d’encadrer son utilisation, de renforcer la transparence des plateformes et de sensibiliser les utilisateurs aux implications de leurs choix numériques. Car à l’ère de l’IA, l’image n’est plus seulement un jeu, elle peut devenir un instrument d’influence, voire de préjudice. En définitive, l’essor des portraits et caricatures générés par l’IA illustre parfaitement l’ambivalence du progrès technologique : fascinant par ses possibilités créatives, mais porteur de risques réels lorsqu’il échappe à tout encadrement. Derrière l’apparente légèreté du divertissement se jouent des enjeux sérieux liés à la protection de la vie privée, à la réputation et à la manipulation de l’image. L’enjeu n’est pas de freiner l’innovation, mais d’instaurer des règles claires, de renforcer la transparence des plateformes et de développer une véritable culture numérique chez les utilisateurs. Car dans un univers où l’image peut être transformée, reproduite et détournée en quelques clics, la vigilance devient une responsabilité partagée entre les entreprises technologiques, les pouvoirs publics et les citoyens eux-mêmes.
Ahmed NEMLAGHI
