Propos recueillis par Mourad AYARI
Notre invité de ce dimanche est le scénariste et réalisateur Mourad Ben Cheikh. Il est à cheval entre deux générations de cinéastes et se considère comme étant le plus jeune parmi les vieux et le plus vieux parmi les jeunes. A travers cette interview, nous avons cherché à connaître un peu plus l’artiste et le simple citoyen. Entretien.
-Pour commencer, si vous nous parliez de vos débuts ?
– Je suis le parfait produit de l’école publique et du foisonnement naturel que la ville de Tunis pouvait offrir. Je me suis nourri de films et de littérature, les excellentes projections bon marché des maisons de la culture et les œuvres littéraires échangées chez les nombreux bouquinistes de l’époque. À ce terreau, s’ajoutait la pratique assidue de la photographie, un hobby partagé par tous les membres de ma famille.
– Qu’est-ce qui vous a mené vers le cinéma ?
– De la photographie au cinéma, il n’y a qu’à enchaîner les pas, 24 fois par seconde. La fréquentation de la FTCA, de la FTCC et des beaux-arts de Tunis, la passion était bien nourrie.
– Vous avez débuté vos études de cinéma en Tunisie avant de les conclure en Italie. Quelle est l’influence du cinéma italien dans votre façon de concevoir le 7e art ?
– Il n’y avait pas encore d’école de cinéma en Tunisie quand j’ai eu mon bac. J’aurais pu faire des études scientifiques, mais j’ai fini par fréquenter les beaux-arts de Tunis, une bonne préparation pour les arts visuels et la scénographie. J’ai eu d’ailleurs la chance de travailler avec Mohamed Driss sur «Yi’aichou Shakespeare» comme scénographe alors que j’étais encore étudiant. J’aurais pu continuer cette carrière, mais l’envie de raconter des histoires était très forte et c’est pour cela que j’ai continué mes études au DAMS de Bologna. Une ville vivace où je fréquentais quotidiennement la cinémathèque, une institution qui a eu autant d’importance que l’université pour ma formation.

L’influence italienne était fondamentale pour moi, non seulement du point de vue cinématographique, mais culturel et gastronomique aussi… Une sorte de «forma mentis» qui a redimensionné l’énorme influence que la culture francophone avait sur moi. La langue et la culture italiennes ont été un véritable outil de libération entre mes mains.
– La famille vous a-t-elle aidé à devenir ce que vous êtes ou est-ce le contraire ?
– Dans ma famille, je n’étais pas le premier à fréquenter l’univers artistique, mon frère Hatem était peintre. Mon père me disait souvent «Kol chah maalqa me kraaha» (Chacun est responsable de ses propres actes), une devise simple qui oriente encore mes principes de vie. J’ai assumé pleinement des choix que la famille a acceptés et soutenus. Être artiste dans ce pays n’est pas de tout repos.
– Une idée sur vos débuts. Votre première pellicule ?
– Quand j’ai fini mes études, j’ai tourné en Italie deux documentaires sur le cinéma arabe avec Y. Chahine, M. Malas, Kh. Bechara… Deux œuvres qui m’ont permis de réfléchir sur ce que voulait dire être réalisateur tunisien et arabe et résoudre définitivement la question de mon positionnement par rapport aux réalités que je pouvais raconter. Ce fut une chance de commencer par là.
– Dès le départ, vous avez opté pour le documentaire. Pour quelles raisons ?
– Le documentaire est bien plus simple à produire en début de carrière, c’est un excellent laboratoire pour maîtriser toute la chaîne technique et artistique. J’ai beaucoup tourné en Afrique subsaharienne où, à travers le documentaire et les brèves et intenses rencontres qu’il implique avec «l’autre» et sa réalité, on apprend à comprendre et à reconnaître l’essence de ce que c’est qu’être humain, on accède à certaines vérités et on apprend à les raconter. Paradoxalement, cette expérience m’a appris à diriger mes acteurs en choisissant de reconnaître, avant tout, l’humanité de chacun d’entre eux.
– Dans le monde du cinéma tunisien, est-ce que vous avez eu une sorte de mentor, quelqu’un qui a cru en vous et vous a boosté pour devenir ce que vous êtes aujourd’hui ?
– Quand j’étais étudiant en Italie, je suis rentré à Tunis pour faire un stage avec N. Bouzid pendant le tournage de «Bezness». J’ai appris le métier d’assistant au contact de Mounir Baaziz. Au bout de quelques jours, j’ai été convoqué par Bouzid et Ahmed Attia, ils m’ont signifié que mon stage était fini. Devant ma réaction incrédule, on m’a tendu mon premier contrat de second assistant. Cette reconnaissance immédiate de la part de ces personnages a été très importante pour moi.
– En 2011, vous avez réalisé votre premier long-métrage documentaire «Plus jamais peur». Les événements de l’époque y sont-ils pour quelque chose ou y a-t-il d’autres raisons ?
– Quand j’ai tourné «Plus jamais peur» au milieu des foules, saisissant l’histoire au moment même où elle s’écrivait, je n’ai fait rien fait d’autre que troquer le rôle de cinéaste citoyen contre celui de citoyen manifestant. J’ai raconté nos peurs accablantes et nos rêves de liberté… Ce témoignage est aujourd’hui très important, car certains de nos rêves, entretemps, ont tourné au cauchemar.

– Après «Plus jamais peur», vous avez attendu 13 ans, sinon depuis vos débuts, pour réaliser votre premier long-métrage. Il s’agit de «Asfour Janna». Je vous ai entendu dire au cours d’une interview sur les ondes de RTCI avec Raouia Khedher que ce film est la conséquence de vos pérégrinations dans le monde du documentaire. Si vous nous expliquiez un peu ce que vous vouliez dire ?
– Il faut dire qu’entre temps, j’ai réalisé «Yawmiyyat Imr’aa», deux saisons de «Flashback» et «Awled el ghoul». Comme je l’ai dit tout à l’heure, l’approche documentaire a conditionné l’ensemble de mes travaux, même la fiction. À part l’incidence sur la nature de ma direction d’acteur, c’est le rapport que j’entretiens à la réalité qui est fortement conditionné par une certaine forme de vérité. Documenter, c’est saisir une essence, la mettre en forme et la restituer. C’est une vérité, un butin avec lequel on revient et on enrichit sa fiction et ses récits.
– Êtes-vous satisfait du succès de votre premier long-métrage ?
– Au fait, personne ne s’attendait à ce que je fasse une comédie, c’est un genre que je n’avais pas fréquenté auparavant. Le réussir, voir la bonne réaction du public et de la critique représente une juste satisfaction.
– Avez-vous jamais été tenté d’avoir un rôle dans votre film ?
– J’ai déjà fait une apparition dans «Awled el ghoul», joué un petit rôle dans «Kan ya ma kanech» avec A. Bouchnak puis interprété le rôle d’Adem dans «Asfour Janna». Je ne suis pas un acteur, mais je suis très proche de cet exercice et j’aime bien m’y plier à l’occasion.
– Quel est votre genre cinématographique préféré ?
– Je suis parfaitement à l’aise avec plusieurs genres de productions cinématographiques et TV. Les 3 séries que j’ai réalisées appartiennent à des genres très différents, j’ai fait des docs pour enfants, d’autres de découvertes avec une approche sociale et historique, j’ai raconté la révolution tunisienne… et j’ai atterri au bout de toutes ces pérégrinations dans la comédie avec «Asfour Janna». J’aime me renouveler.
– Quel est votre réalisateur préféré ?
– Je n’ai jamais eu de rapport fétichiste avec le cinéma, je vois beaucoup de films et séries que je ne revois jamais. Mes travaux et récits s’alimentent ailleurs que dans les œuvres cinématographiques, dans la littérature, le théâtre, les arts plastiques et surtout dans la vie du quotidien.
– Quels sont votre acteur et actrice préférés ?
– J’admire pleinement les œuvres et les interprétations au moment même où je les fréquente et contemple. Après, c’est l’art de l’oubli que je cultive. Se souvenir, comparer, classer empêchent souvent de pouvoir vivre pleinement l’instant présent et coupe l’herbe sous les pas du renouvellement.
– Qu’est-ce qu’un bon acteur pour vous ?
– Un bon acteur marche sur une corde raide, il est d’une extrême vulnérabilité quand il joue, il doit s’oublier, renoncer à la conscience de soi au profit de la conscience du personnage sujet de la représentation, il doit accepter de devenir pleinement l’objet de cette représentation. Derrière cette conscience autre que la sienne, il doit maintenir vive une subconscience de soi, celle de l’acteur qui exécute techniquement un dialogue et des déplacements, qui est attentif aux raccords et aux positions. Un acteur joue tel un musicien qui exécute son solo de mémoire tout en étant au diapason de l’orchestre.
– Et qu’est-ce qu’un bon réalisateur ?
– Je compare souvent le réalisateur à l’architecte qui doit installer un univers complet où il fait bon vivre, à la fois fonctionnel et beau. Le plan est comparable au scénario, le chantier au tournage et le montage à la finition. Il faut connaître les caractéristiques techniques de chaque composante de l’édifice, il faut que ce dernier tienne debout et soit résistant à l’usure du temps… Mais nous sommes encore loin d’avoir touché à l’essentiel, l’édifice doit être beau et c’est ce qui prime, la technique n’est qu’un instrument et jamais une fin en soi.
– Le problème pour vous demeure l’argent, le financement de vos projets. Comment vous vous en sortez ?
– En l’absence de la plus élémentaire dimension industrielle du cinéma en Tunisie, chaque projet est un véritable prototype où il faut tout redécouvrir, entre autres, les voies qui permettent de financer l’œuvre. On a certes une aide à la production que l’Etat tunisien consacre au cinéma, mais cela fait plus de vingt ans que l’enveloppe globale destinée au cinéma plafonne, bon an mal an, entre 4 ou 5 millions de DT. Entre-temps, sur 20 ans (depuis 2005), le taux d’inflation cumulé est d’environ +160% à +170%… Produire un film tunisien relève du miracle. Nous avons pourtant un marché informel florissant qui permet à la majorité des familles tunisiennes, à travers l’iptv, de consommer tout ce que le monde produit en termes de films et séries. 480.000 foyers tunisiens disposent d’un service IPTV (Estimation basée sur l’enquête nationale Usage Numérique 2023 où 13,8% des personnes interrogées déclarent avoir un abonnement IPTV dans leur foyer). En France, une taxe sur l’accès à des contenus audiovisuels numériques (5,15% sur les services de vidéo à la demande) est affectée au financement du CNC, donc à la production audiovisuelle. Si une telle taxe était appliquée en Tunisie au vendeur d’iptv illégale, à raison de 60 DT l’abonnement annuel à ce service, le CNCI tunisien pourrait recueillir 1,584 MDT/an. En considérant le marché légal qui existe, le marché annuel serait de 79,2 MDT. Une taxe équivalente à la taxe française de 5,15 pourrait financer le CNCI à hauteur de 4,08 MDT/an, pratiquement, ça doublerait le portefeuille de l’aide à la production. Le cinéma tunisien, tout comme l’ensemble de l’économie tunisienne, est otage de l’informel.
– Votre avis sur le cinéma tunisien d’aujourd’hui. Peut-on parler de relève après les Nouri Bouzid, Ferid Boughdir, Selma Baccar et tous ceux qui les ont précédés ?
– Le cinéma tunisien continue, toutes générations confondues, à faire des miracles. Statistiquement, on est régulièrement présent dans les grands festivals de catégorie A, Venise, Berlin ou Cannes. Sans apport financier étranger, aucun de ces films ne pourrait réussir. On ressemble aux nageurs tunisiens qui remportent des médailles aux JO alors qu’ils ne disposent pratiquement pas de piscines, on ressemble à ces champions des sports individuels qui peinent à avoir une aide qui, ailleurs, ne couvrirait même pas les frais d’équipements, on est à l’image de ces médecins et ingénieurs condamnés à l’exil pour survivre et donner un sens à l’existence.
– Vous êtes à cheval entre deux générations. A laquelle vous appartenez le plus ?
– Je m’amuse souvent à dire que je suis le plus jeune des vieux, et le plus vieux parmi les jeunes. En réalité, je n’aime appartenir à aucune des deux générations, car l’âge n’affecte en rien mon approche cinématographique et ma créativité, il n’affecte pas non plus la nature de mes échanges avec mes vis-à-vis, quels qu’ils soient, jeunes ou vieux.
– Votre prochain film, vous y pensez déjà ?
– Mon prochain film est déjà sur la table de montage, le suivant commence à prendre forme sur le papier.
– Le cinéma, est-il votre seul métier et si c’est le cas, est-ce que vous vous en sortez financièrement ?
– Il m’arrive d’enseigner, ce n’est pas mon gagne-pain, c’est plutôt l’envie de partager mon expérience avec de jeunes étudiants. L’enseignement m’oblige à structurer mes connaissances et à aller jusqu’au bout de mes réflexions. Pour ce qui est du côté financier, j’ai eu des expériences très négatives et en cela, je ne suis pas le seul à m’être fait avoir. Le secteur de l’audiovisuel en Tunisie, chaque année, apporte son lot d’abus et d’escroqueries. La loi de la jungle prime, surtout en ce qui concerne les productions télévisuelles privées, c’est du vol organisé au vu et au su des autorités de tutelle. Et en l’absence de toute autorité de régulation, la jungle est de plus en plus féroce.
– Est-ce-que vous êtes satisfait de votre parcours ?
– J’aime beaucoup la marche, je parcours quotidiennement entre 3 et 5 km, le regard projeté vers l’horizon. Le plaisir me guette au détour de la fatigue et je rentre à chaque fois épuisé et content.
– Sur un plan personnel, outre le fait d’être réalisateur, on ne sait rien de vous. Est ce qu’on peut avoir accès à une partie de votre jardin secret ?
– Un jardin secret perd sa qualité de refuge s’il se dévoile aux intrus, ma vie privée étant un facteur d’équilibre que je préserve avec précaution. Je sous-estime par ailleurs tous ceux qui utilisent la sphère personnelle comme support de communication et j’utilise a minima les réseaux sociaux.
– La notoriété, comment la vivez-vous ?
– Je ne cherche pas particulièrement la notoriété, mon ego ne représente pas le carburant de mon œuvre, ni celui de mes prises de position ou discours et ne dicte en rien l’aspect de mes apparitions publiques. Si je n’ai rien à dire, je décline les invitations à la TV. Je vis aussi bien les moments où je suis sous les feux des projecteurs que ceux où je me réfugie dans mon jardin secret.
– Dernièrement, un Tunisien a empoché un million de dollars après avoir vu son film, entièrement réalisé avec l’IA, remporté le 1er prix d’un festival à Dubaï. Est-ce que vous y pensez ? Pour vos prochains projets, est-ce que vous auriez recours à l’intelligence artificielle ? Et est-ce que ça ne risque pas de dénaturer le cinéma ?
– Je voudrais rappeler que l’IA n’a pas réalisé le film «Lily», toute la créativité de ce film est imaginée et dictée à la machine par le réalisateur Zoubaïr Jelassi. L’empathie dégagée par ce récit n’est pas artificielle, c’est le fruit de l’intelligence humaine. Si l’IA est utilisée comme un outil capable d’accroître nos capacités, c’est un gain de temps et d’énergie, c’est une «hypertrophie mentale». Par contre, ceux qui pensent devenir plus intelligents grâce à l’IA vont devoir supporter les conséquences d’une «atrophie mentale».
– Vous devez avoir un projet qui vous tient à cœur. Une sorte de rêve non accompli. Peut-on savoir lequel ?
– Survivre à la médiocrité environnante est de l’ordre du miracle, j’aimerais tant y réussir, mais mes amis, sincères, me disent : «C’est dans tes rêves!»
– 2026 vient de commencer. Janvier est vite passé. Vos souhaits pour la nouvelle année…
– Je souhaite continuer à cultiver l’oubli, c’est une plante vivace qui, comme toute mauvaise herbe, indique la bonne santé des jardins secrets.
Un mini-questionnaire de Proust pour mieux connaître Mourad :
Le principal trait de votre caractère : LA SERENITÉ, arme fatale contre les tourments.
La qualité que vous désirez chez un homme : LA LOYAUTÉ, honneur et probité.
La qualité que vous désirez chez une femme : LA TENDRESSE, inépuisable source de renouvellement.
La qualité que vous appréciez chez vos amis : LA SOLIDARITÉ, muette fraternité.
Votre principal défaut : LA PARESSE, incomparable carburant pour la créativité.
Votre occupation préférée : RÊVASSER, libre voyage des pensées.
Votre rêve de bonheur : VOLER, planer au-dessus des mornes réalités.
Ce que vous voudriez être : UN ALBATROS, poète semblable au prince des nuées.
La couleur que vous préférez : LE ROUGE, rubis flamboyant de courage et de sang.
Eté ou hiver : L’été, être libre au soleil offert.
Le pays où vous désireriez vivre : L’ITALIA, dove il brutto sprofonda nel bello.
Ce que vous porteriez sur une île déserte : LES SOUVENIRS épars qui fomentent l’oubli.
