Par Jamel BENJEMIA
New Start n’était ni une idylle diplomatique ni un renoncement héroïque aux armes ultimes. Il constituait une grammaire stratégique, sobre et rigoureuse, par laquelle deux puissances rivales acceptaient de conjuguer la peur au futur plutôt qu’au conditionnel. Savoir, donc mesurer car mesurer, c’est contenir.
Dans cet espace froid, presque ascétique, la stabilité naissait non de la confiance, trop fragile, mais de la lisibilité, plus austère et plus durable. On ne désarmait pas l’adversaire, on le rendait intelligible, et cette intelligibilité, pareille à une lumière clinique, empêchait l’imagination stratégique de sombrer dans le délire.
Désormais, cette lumière pâlit. Avec l’effacement de New Start le 5 février 2026, ce n’est pas l’équilibre nucléaire qui s’effondre d’un bloc, mais le cadre mental qui permettait de distinguer la menace réelle de la menace supposée.
Chaque arsenal devient une énigme, chaque modernisation une phrase à double sens, chaque silence un sous-entendu chargé de soupçons. Le brouillard ne dissout pas la rationalité, il la durcit. On planifie à partir du pire, non plus comme hypothèse extrême, mais comme norme implicite. L’angoisse cesse d’être un excès, elle devient méthode.
S’efface alors, sans proclamation ni funérailles, une morale tacite de la dissuasion. Longtemps, la puissance absolue avait admis qu’elle devait se tempérer elle-même, comme si l’arme ultime exigeait en retour une pudeur civilisationnelle. Menacer sans nier l’existence de l’autre, observer sans franchir l’irréparable, telle était la liturgie silencieuse des adversaires responsables. Aujourd’hui, cette retenue se dissout dans une indifférence calculée, comme si l’histoire, lasse des garde-fous, consentait à une pente rapide où l’efficacité stratégique l’emporte sur la sagesse politique.
Exiger la non-prolifération, refuser la limitation
Le paradoxe est désormais frontal : réclamer la non-prolifération tout en sanctuarisant ses propres arsenaux. Les grandes puissances invoquent la stabilité tout en consolidant leurs capacités, persuadées d’agir avec mesure. Mais la somme de ces prudences proclamées produit une imprudence collective, dissolvant la prévisibilité qu’elles prétendent préserver.
Il ne s’agit pas d’un choc des civilisations, mais d’un choc des rationalités stratégiques. Les puissances historiques voient dans leur supériorité nucléaire le socle ultime de l’ordre mondial ; les puissances montantes y lisent une volonté de figer la hiérarchie du monde, donc une négation implicite de leur sécurité. Entre ces lectures antagonistes, le droit international vacille, partagé entre universalité proclamée et asymétrie vécue.
Dès lors, chaque ogive devient un argument, chaque doctrine un message adressé à l’adversaire. On n’accumule plus seulement de la puissance, mais des signaux stratégiques. La prolifération cesse d’apparaître comme une déviance idéologique, elle devient traduction d’un sentiment d’exclusion des garanties réelles et, symétriquement, d’une peur diffuse de perdre la centralité historique de la dissuasion. La méfiance s’installe comme langue commune.
La prolifération comme logique défensive
Il faut dissiper une illusion rassurante : la prolifération nucléaire relève moins d’une pulsion de puissance que d’une logique défensive. Lorsque les garants de l’ordre desserrent les contraintes qu’ils s’imposaient, ils envoient un signal limpide, quoique tacite : la sécurité dépend désormais de la capacité individuelle à dissuader. L’arme nucléaire devient alors moins un instrument de domination qu’une assurance ultime contre l’abandon.
Se banalise ainsi une prolifération horizontale, mimétique. Chaque avancée technologique nourrit l’inquiétude du voisin, chaque zone de tension se transforme en laboratoire stratégique. Jadis confiné à un club restreint, le nucléaire devient un langage de souveraineté, signe ultime d’une indépendance que l’ordre international ne garantit plus réellement. Le danger n’est plus seulement quantitatif, il devient qualitatif : multiplication des acteurs, fragilisation des chaînes de décision, plausibilité accrue de l’erreur ou du malentendu. L’arme conçue pour geler les conflits risque d’en devenir le ferment permanent.
Dissuasion sans morale ou ordre commun
Nous sommes à une bifurcation. Soit la dissuasion poursuit sa course sans cadre moral commun, dans une opacité assumée et une supériorité revendiquée, et la stabilité nucléaire ne sera plus qu’un accident provisoire. Soit les puissances admettent une vérité stratégique élémentaire : la non-prolifération ne survit que si les arsenaux existants acceptent, eux aussi, la contrainte vérifiable.
Il ne s’agit pas de désarmement romantique, mais de cohérence entre le discours et l’exemple donné. La confiance n’est jamais un préalable, elle est le produit d’une vérification réciproque. Les traités ne sont pas des aveux de faiblesse, ils sont des compromis lucides, ces architectures discrètes qui empêchent les passions nationales de se muer en catastrophes universelles. Le poing frappé sur la table flatte l’ego des puissants ; il n’a jamais fondé un ordre durable. Seul le compromis, souvent décrié, prévient les malheurs que l’orgueil prépare en silence.
Sans cette réciprocité, la dissuasion se réduit à un pur rapport de force, privé de morale et donc de légitimité durable. Un ordre international qui ne repose plus sur des règles partagées finit toujours par être contesté par ceux à qui il demande de se taire. L’histoire des empires le rappelle : la puissance qui exige la retenue sans accepter la contrainte creuse elle-même le sillon de son déclin.
La prolifération nucléaire n’est pas la cause première du désordre mondial, elle en est le symptôme le plus nu, la traduction la plus implacable d’un monde incapable d’accorder sa parole à ses actes. Refuser de s’imposer des limites tout en exigeant la retenue des autres nourrit une fuite en avant où la sécurité proclamée se paie d’une insécurité croissante.
Lorsque les règles cessent d’être communes, l’histoire n’avance plus par continuité, mais par irruptions.
L’âge des révélations stratégiques
Une nouvelle ère s’esquisse, celle où la prévisibilité cesse d’être la norme et où l’effet de surprise redevient central. L’histoire nucléaire a déjà connu ces réveils abrupts où une puissance, longtemps supposée non nucléaire, surgit soudain dans la lumière stratégique, redessinant l’équilibre du monde. Ces révélations ne sont pas des accidents, elles mûrissent dans l’ombre des laboratoires, des alliances tacites et des volontés nationales qui refusent l’exclusion de la sécurité commune.
Ce précédent agit comme une prophétie froide. Il rappelle que les trajectoires stratégiques ne se lisent ni dans les communiqués ni dans les doctrines affichées, mais dans la profondeur des intérêts vitaux. L’inattendu cesse alors d’être une anomalie, il devient une possibilité raisonnable, presque inscrite dans la logique du système.
Dans cet horizon incertain, la surprise pourrait devenir la méthode latente de l’histoire. Si l’ordre international persiste à prescrire la vertu sans se l’appliquer, d’autres acteurs finiront par produire leurs propres révélations stratégiques, comme réponses tardives à une sécurité qu’on leur aura refusée. La dissuasion sans morale ne se referme peut-être pas encore, elle demeure une question ouverte, suspendue à la capacité des puissances à préférer le compromis lucide au fracas des ego, et à reconnaître que la stabilité durable naît moins de la force proclamée que des limites librement consenties.
Quand la puissance refuse de se limiter tout en exigeant la retenue d’autrui, la dissuasion cesse d’être un équilibre partagé et devient un pari solitaire, suspendu moins à la paix qu’elle promet qu’à l’erreur qu’elle espère toujours ajourner.
