Le secteur de la petite enfance demeure une priorité majeure, en raison de la vulnérabilité particulière de cette tranche d’âge. Assurer la surveillance effective des structures accueillant les enfants et déployer l’ensemble des moyens de protection nécessaires constituent un impératif incontournable. Le récent incident, qui a profondément bouleversé l’opinion publique, met en lumière les limites actuelles du dispositif et souligne la nécessité de repenser et de renforcer les mécanismes de protection, tant dans les établissements privés que publics.
Dans ce contexte, la formation spécialisée, le renforcement des compétences professionnelles et le contrôle continu exercé par les autorités compétentes apparaissent comme des leviers essentiels pour garantir la sécurité et les droits des enfants.
«Il est impératif de renforcer les efforts pour garantir que les institutions de la petite enfance respectent pleinement les dispositions légales relatives à la protection des données et des informations personnelles des enfants, et s’abstiennent de publier leurs photos ou de révéler leur identité, ce qui constitue une atteinte à leurs droits», a souligné Asma Jebri, ministre de la Famille, de la Femme, de l’Enfance et des Personnes âgées.
Lors de l’ouverture du colloque annuel des inspecteurs pédagogiques, le 15 février 2026, elle a également fait référence à l’affaire concernant la suspicion d’agression sexuelle sur un enfant de trois ans dans un jardin d’enfants privé, précisant que le dossier fait l’objet d’un suivi rigoureux, conformément aux dispositions légales en vigueur.
Interdiction d’organiser toute activité sans autorisation préalable
«Les cadres de l’inspection pédagogique ont réalisé 19.391 visites dans les établissements de la petite enfance au cours de l’année éducative 2024-2025, couvrant l’ensemble des gouvernorats du pays, dont 88% concernaient des crèches et des jardins d’enfants privés», a annoncé la ministre.
Elle a également réaffirmé la volonté de renforcer les ressources humaines et logistiques du corps de l’inspection, actuellement composé de 220 cadres, répartis entre 44 inspecteurs et 176 assistants pédagogiques. «Le ministère prévoit le recrutement de 40 nouveaux inspecteurs et de 20 assistants pédagogiques au cours de l’année», a-t-elle précisé.
Dans le souci de mieux contrôler et sécuriser les enfants, la ministre de la Famille, de la Femme, de l’Enfance et des Personnes âgées a annoncé l’interdiction d’organiser toute activité occasionnelle sans autorisation préalable, ainsi que l’obligation de respecter strictement la liste des participants déclarés. Elle a également souligné l’importance de mettre à jour systématiquement les dossiers à chaque changement de personnel.
Par ailleurs, elle a insisté sur la vérification obligatoire, à l’aide des documents légaux requis, de l’absence d’antécédents judiciaires, de l’aptitude psychologique et mentale du personnel, ainsi que de leur formation aux premiers secours. «Les établissements privés doivent, en outre, s’assurer qu’aucune personne étrangère n’accède à la structure sans information préalable aux services compétents et mettre régulièrement à jour les données obligatoires sur la plateforme de suivi des institutions de la petite enfance», a-t-elle ajouté.
Des acquis législatifs freinés par un manque de moyens
Une analyse du cadre légal et normatif relatif à la protection de l’enfant en Tunisie, élaborée par UNICEF Tunisie et publiée en janvier 2025, dresse un bilan nuancé de la situation. D’emblée, l’étude met en évidence les progrès notables accomplis par les autorités tunisiennes pour s’aligner sur les standards internationaux. Plusieurs rapports, notamment ceux du Comité des droits de l’enfant, reconnaissent ces avancées, à l’image de l’existence du Code de protection de l’enfant, qui constitue un acquis institutionnel majeur.
Néanmoins, au-delà de ces efforts, les évaluations soulignent la persistance de difficultés structurelles qui entravent l’efficacité du système de protection. «En effet, l’ambition affichée de faire de la protection de l’enfance une priorité politique se heurte, dans la pratique, à des ressources humaines et financières limitées», indique le document.
Plus précisément, l’étude met en exergue plusieurs faiblesses préoccupantes. D’une part, un déficit de coordination entre les différents acteurs compromet l’élaboration d’un plan d’action national cohérent, dans un contexte marqué par des moyens budgétaires restreints.
D’autre part, la formalisation des circuits de prise en charge des enfants nécessitant une protection demeure insuffisante, ce qui fragilise la continuité des interventions. «Le manque de professionnels spécialisés, délégués à la protection de l’enfance en nombre réduit, policiers peu spécialisés et juges pour enfants fortement sollicités et rarement affectés à temps plein, constitue un obstacle supplémentaire au bon fonctionnement du dispositif», comme le souligne l’étude.
Près de 2.902 cas de violences sexuelles signalés en une seule année
Outre le cadre juridique, UNICEF Tunisie a publié en avril 2025 les résultats d’une étude sur le coût de la violence à l’encontre des enfants en Tunisie, réalisée en collaboration avec le ministère de la Famille, de la Femme, de l’Enfance et des Personnes âgées. Cette étude met en lumière l’ampleur du phénomène, en particulier les violences sexuelles, et leurs lourdes répercussions humaines, sociales et économiques.
La violence sexuelle à l’encontre des enfants y est définie comme tout acte sexuel délibéré, non désiré et non essentiel, accompli ou tenté, perpétré à l’encontre d’un enfant, y compris à des fins d’exploitation, et qui entraîne ou risque fortement d’entraîner des blessures, des douleurs ou des souffrances psychologiques.
«En 2021, 2.902 cas de violence sexuelle commis à l’encontre des enfants ont été signalés aux délégués à la protection de l’enfance, dont plus des deux tiers concernaient des filles», souligne l’étude.
L’étude indique que, même si la violence sexuelle est statistiquement moins fréquente que les violences physiques ou psychologiques, elle reste profondément préoccupante. En 2022, les délégués à la protection de l’enfance ont reçu plus de 22.000 signalements de situation d’enfance en danger, dont 42% concernaient des violences morales, 41% des violences physiques et 17% des violences sexuelles. Toutefois, le nombre de photos et vidéos d’abus sexuels d’enfants partagées en ligne a presque doublé entre 2019 et 2020, passant de 65.917 à 112.952 cas signalés, et a encore augmenté pour atteindre 124.191 en 2023.
S’agissant du coût économique, l’étude estime que la violence contre les enfants en Tunisie représentait 2,6 milliards de dinars en 2022, soit environ 1,9% du produit intérieur brut (PIB). La violence psychologique constitue la part la plus importante de ce fardeau, avec un coût de 1,4 milliard de dinars, suivie de la violence physique, dont le coût avoisine 1 milliard de dinars. La violence sexuelle, bien que moins fréquente, représente un coût estimé à 158 millions de dinars.
Nouha MAINSI
