Par Mondher AFI
Il arrive des moments où l’histoire cesse de tolérer l’improvisation. L’école tunisienne se trouve précisément à ce point de bascule. La multiplication des violences scolaires, l’effondrement symbolique de l’autorité éducative et la montée d’un désenchantement générationnel ne sont pas des incidents isolés, ils constituent les symptômes d’une crise systémique profonde. Face à cette situation, l’heure n’est plus aux ajustements techniques, elle est à la refondation.
Dans ce contexte complexe, la vision portée par le Président de la République, Kaïs Saïed, mérite d’être examinée avec rigueur. Elle ne se limite pas à une réforme sectorielle, elle inscrit l’éducation dans un projet global de souveraineté nationale. Cette approche rompt avec la gestion administrative fragmentée qui a prévalu ces dernières années et qui a largement contribué à l’enlisement actuel. Elle propose, au contraire, une orientation cohérente et stratégique, où l’école cesse d’être un simple instrument de gestion pour devenir un levier structurant de la continuité et de l’avenir de la nation.
Les scènes de violence qui se multiplient au sein des établissements scolaires ne sauraient être interprétées comme de simples écarts disciplinaires ou comme la conséquence mécanique d’un relâchement individuel. Elles constituent l’indice visible d’un déséquilibre plus profond : une crise de signification. Lorsque l’institution éducative n’est plus capable d’incarner un horizon collectif intelligible, une promesse crédible d’ascension, d’émancipation et d’intégration, elle cesse d’être un espace de projection vers l’avenir pour devenir un lieu de frustrations accumulées.
La sociologie de l’éducation nous enseigne que l’autorité scolaire repose moins sur la contrainte que sur la légitimité symbolique. Pierre Bourdieu évoquait le pouvoir symbolique comme cette capacité à faire reconnaître une norme comme légitime. Or, cette légitimité suppose une cohérence interne : des finalités claires, des règles stables, une continuité perceptible dans les orientations. Lorsque les réformes se succèdent sans articulation globale, lorsqu’elles sont modifiées avant d’être évaluées ou abandonnées avant même d’avoir produit leurs effets, l’institution envoie un message implicite d’incertitude. Cette instabilité normative fragilise son autorité.
Une école qui paraît hésitante dans ses orientations peine à exiger constance et discipline. Une institution qui donne l’image d’un chantier permanent, sans plan directeur explicite, nourrit un sentiment diffus d’improvisation.
La violence scolaire : symptôme d’un vide stratégique
Dans un tel contexte, la violence n’est pas seulement un acte individuel, elle devient l’expression d’une rupture entre les attentes des élèves et la capacité de l’institution à structurer ces attentes.
Il serait illusoire de croire que ce phénomène peut être contenu par des réponses superficielles. Multiplier les journées de sensibilisation, organiser des colloques médiatisés ou proposer des activités ponctuelles à forte visibilité mais à faible profondeur structurelle ne saurait constituer une politique de prévention. Ces initiatives peuvent produire un effet symbolique momentané, mais elles ne transforment ni les cadres institutionnels ni les dynamiques sociales sous-jacentes.
La lutte contre la violence scolaire requiert une approche systémique et structurante. Elle ne peut se limiter à des mesures ponctuelles ou à des mises en scène événementielles qui, sous couvert de communication, n’apportent aucune transformation réelle. Les conférences spectaculaires ou les circulaires rigides et désincarnées ne font que masquer l’absence de cap et entretiennent l’illusion d’action, tandis que les tensions se multiplient.
La véritable réponse consiste à restaurer la cohérence du projet éducatif, à redonner lisibilité et stabilité aux orientations pédagogiques et à rétablir la crédibilité de l’institution sur le long terme. Cela suppose également de prendre en compte les facteurs sociaux qui perturbent l’espace scolaire : inégalités territoriales, précarité, sentiment d’exclusion. La violence n’est jamais un simple défaut comportemental, elle traduit un déficit de reconnaissance et de sens partagé. Refaire autorité, c’est donc reconstruire un cadre de valeurs commun, où l’école devient un lieu de formation et non d’affrontement.
Cela exige un engagement sincère et constant de la part des responsables, capable de traduire concrètement le projet et la vision du Président de la République, Kaïs Saïed, dans les pratiques quotidiennes, plutôt que de se limiter à des gestes superficiels ou à des postures qui, sous couvert d’action, contribuent parfois à entretenir le désordre qu’elles prétendent combattre. La transformation durable passe par l’incarnation réelle de la vision et non par le spectacle administratif.
L’urgence en gouvernance
La crise éducative ne se limite pas à des défaillances structurelles, elle révèle surtout un défaut profond de pilotage et de cohérence institutionnelle. L’éducation a trop souvent été confiée à des acteurs dont la légitimité s’inscrivait davantage dans l’opportunité conjoncturelle que dans une démarche intellectuelle et stratégique réfléchie. Il ne s’agit pas de juger les intentions, mais d’analyser une logique systémique, celle d’une administration qui s’enferme dans l’immédiateté, où l’urgence devient horizon de l’action.
Dans un secteur aux implications sociales et symboliques majeures, la focalisation sur les réponses immédiates – tensions ponctuelles, pressions médiatiques, ajustements internes – remplace progressivement toute anticipation et toute planification. Cette orientation à court terme fragmente les réformes, dilue les priorités et installe une instabilité normative durable. Les décisions s’enchaînent sans articulation, les initiatives apparaissent comme des réactions circonstancielles, et les engagements se déploient sans structures capables de leur donner force et continuité.
Plus fondamentalement, l’absence d’une doctrine éducative explicite génère une oscillation permanente. Les choix paraissent guidés par les pressions externes plutôt que par une logique conceptuelle stable. L’indétermination qui en découle affaiblit la cohérence de l’action publique et compromet l’autorité symbolique de l’école. Les acteurs -enseignants, cadres et élèves- évoluent dans un espace où la direction générale reste incertaine et où le sens de l’institution s’érode.
Dans les sciences de la gouvernance, la stabilité dépend moins de la quantité d’activité que de la clarté des orientations. Or, lorsque le cap stratégique demeure implicite ou variable, l’ensemble du système devient vulnérable : contradictions et arbitrages contingents s’accumulent, et la réforme perd sa force normative.
Chaque génération subit le coût irréversible de l’improvisation. L’autorité éducative, qui dépasse le simple règlement, repose sur la crédibilité d’une orientation claire, durable et assumée. Tant que l’éducation continuera à être pensée sous le prisme de l’urgence, elle restera exposée à l’érosion, aux tensions récurrentes et à l’affaiblissement de son rôle fondamental dans la souveraineté intellectuelle de la nation.
La cohérence de la vision présidentielle
À contre-courant d’une gestion éducative fragmentée et réactive, l’approche défendue par le Président Kaïs Saïed repose sur une conviction structurante : l’éducation n’est pas un secteur parmi d’autres, mais un pilier de la souveraineté nationale. Cette perspective dépasse le simple symbolisme, elle traduit une lecture politique et sociologique profonde de la fonction scolaire. L’école n’est pas un instrument technique de transmission de savoirs, mais l’espace où se construit l’autonomie intellectuelle d’un peuple, où se forment les catégories de pensée, se transmettent les référents historiques et culturels et s’élabore la capacité critique indispensable à toute citoyenneté réelle. Une nation qui fragilise la cohérence de son système éducatif affaiblit mécaniquement sa souveraineté cognitive.
La vision présidentielle introduit une rupture méthodologique décisive : refuser les réformes partielles et sectorielles. Les ajustements ponctuels, programmes, examens, calendriers, restent marginaux face à une crise structurelle qui exige une refondation globale, articulant finalités, contenus, mécanismes d’évaluation et modes de gouvernance. Elle impose également une cohérence verticale entre les cycles éducatifs : primaire, secondaire et supérieur doivent s’inscrire dans une continuité organique garantissant l’alignement des objectifs pédagogiques sur une finalité nationale claire.
La dimension temporelle de cette approche est essentielle. L’éducation se mesure sur des générations, non sur des mandats politiques. Soumettre sa réforme aux fluctuations conjoncturelles compromet sa stabilité. L’inscription constitutionnelle du Conseil supérieur de l’éducation traduit cette exigence : il n’est pas décoratif, mais instrument stratégique de cohérence et de continuité. Il structure la réflexion, stabilise les orientations et articule vision et exécution administrative, dépassant les dérives gestionnaires et les logiques conjoncturelles.
Ainsi, la démarche présidentielle combine principe et architecture institutionnelle. Elle élève le débat éducatif du niveau technique au niveau stratégique, affirmant une vérité simple mais exigeante : aucune transformation durable, sociale, économique ou démocratique, n’est possible sans un système éducatif stable, cohérent et pleinement inscrit dans un projet national clair. Kaïs Saïed propose ainsi une école forte, pivot de souveraineté et de futur, capable de structurer l’imaginaire collectif et de préparer la nation aux défis de demain.
Considérer le Conseil supérieur de l’éducation comme une simple instance organisationnelle serait méconnaître sa portée véritable. Sa valorisation traduit une conception exigeante de l’État, entendu non comme un gestionnaire d’équilibres immédiats, mais comme une puissance de structuration du temps long. Dans le champ éducatif, cette distinction est décisive : former une génération n’est pas administrer une conjoncture, c’est orienter une trajectoire historique.
L’école, pilier de la transformation
Émile Durkheim rappelait que toute société se perpétue en transmettant à ses enfants non seulement des savoirs, mais une idée d’elle-même. L’école devient alors le lieu où se cristallise la conscience collective. Lorsque sa gouvernance vacille et que les orientations pédagogiques fluctuent au gré des changements ministériels, ce n’est pas simplement l’efficacité administrative qui est en jeu, c’est la cohérence symbolique et la capacité de la société à se projeter dans l’avenir qui se fragilisent.
Dans ce contexte, l’institutionnalisation du Conseil supérieur de l’éducation n’est pas un luxe, mais une nécessité structurelle. Elle vise à protéger la réforme éducative des oscillations conjoncturelles et à inscrire l’action dans une rationalité durable. Max Weber distinguait la domination charismatique, liée à la personnalité, de la domination rationnelle-légale, fondée sur des institutions solides. Appliquée à l’éducation, cette distinction est cruciale : seule une architecture institutionnelle stable peut garantir la continuité stratégique indispensable à toute transformation profonde.
L’école n’est pas un terrain d’improvisation : chaque décision curriculaire, chaque orientation pédagogique produit des effets sur plusieurs décennies. Comme l’a montré Pierre Bourdieu, l’école structure la distribution du capital culturel, conditionne l’égalité des chances et façonne la mobilité sociale. Laisser sa gouvernance dépendre d’arbitrages à court terme revient à compromettre la capacité de la nation à maîtriser son devenir.
La vision du Président de la République, Kaïs Saïed, place l’école au cœur de la souveraineté et du projet national. Mais cette vision ne se suffit pas à elle-même, elle exige une mise en œuvre rigoureuse, cohérente et durable. Le Conseil supérieur de l’éducation devient l’instrument de cette stabilité, garantissant que la réforme ne reste pas suspendue, mais s’incarne, de manière irréversible, dans les pratiques et les institutions.
