Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
En Tunisie, la viande est en train de sortir de nos assiettes comme si elle n’avait jamais fait partie de la vie ordinaire. Ce qui, hier encore, restait un achat possible, parfois rare, parfois réservé au week-end, parfois négocié au dinar près, est devenu aujourd’hui un luxe qui met mal à l’aise rien qu’en le regardant derrière la vitrine. Le boucher n’a pas besoin de convaincre, il annonce le prix, et tout le monde comprend. On recule d’un pas, on calcule mentalement, on fait semblant de réfléchir, puis on repart avec autre chose.
Ce petit théâtre quotidien a fini par devenir une scène nationale, répétée dans chaque quartier, chaque marché, chaque ville. Et ce n’est pas seulement la viande qui manque, c’est la dignité tranquille du panier de la ménagère, le sentiment d’être encore maître de ses choix.
Car la question n’est plus «combien coûte un kilo ?», mais «à qui est-il destiné?» Quand un produit de base se transforme en signe extérieur de confort, il ne s’agit plus d’un simple déséquilibre passager, mais d’un glissement social. La viande, qu’elle soit rouge ou blanche, est devenue un symbole cruel : elle rappelle à ceux qui n’ont pas les moyens que leur effort, leurs journées de travail, leurs sacrifices ne leur garantissent même plus une alimentation équilibrée. Et ce glissement s’accompagne d’un discours lassant, presque insultant : on nous explique que c’est la saison, que c’est le marché, que c’est la demande, que c’est la conjoncture. Mais la conjoncture, en Tunisie, finit toujours par s’installer comme une résidence permanente.
Dans les cafés, dans les files d’attente, dans les maisons, la même phrase revient : «On ne peut plus.» Ce n’est pas une exagération. C’est une conclusion, sèche, après des mois de renoncements. On a d’abord réduit les quantités. Ensuite, on a changé la qualité. Après, on a remplacé par des alternatives. Puis, on a renoncé tout court. Et lorsqu’un pays en arrive à banaliser la privation, c’est que la crise a cessé d’être une actualité pour devenir une habitude. L’effet est sournois : on s’adapte, on s’organise, on se tait, jusqu’au jour où l’on réalise que l’adaptation n’est qu’un autre nom de la résignation.
Alors se pose une question simple, presque naïve, mais indispensable : que peut faire le citoyen quand il n’a plus de levier, plus de confiance, plus de marge ? Il lui reste une arme silencieuse, collective, vieille comme les marchés eux-mêmes : refuser d’acheter. Un boycott, non pas comme une colère passagère ou un slogan sur les réseaux sociaux, mais comme un acte réfléchi, patient, discipliné. Boycotter la viande, c’est dire : «Nous ne sommes pas des portefeuilles captifs». C’est rappeler que les prix ne sont pas une fatalité météorologique, mais le résultat d’une chaîne où interviennent des choix, des contrôles, des marges, des monopoles, des complicités, des défaillances. C’est exiger que l’économie cesse d’être un jeu où le consommateur perd toujours.
On objectera que le boycott pénalise le petit boucher, l’éleveur, le vendeur du coin.
Un boycott réussi ne s’attaque pas aux personnes, mais à un système
C’est vrai, et c’est justement pour cela qu’il doit être pensé avec intelligence et solidarité. Le but n’est pas de détruire les métiers, mais de briser l’idée qu’un peuple doit s’incliner devant n’importe quel prix. Un boycott réussi ne s’attaque pas aux personnes, il s’attaque à un système de dérèglement où les intermédiaires prospèrent pendant que les familles comptent les tranches. Et surtout, il doit s’accompagner d’une parole claire : nous voulons de la transparence, des contrôles réels, des sanctions contre la spéculation, des politiques qui protègent la production nationale sans transformer la table tunisienne en terrain de racket.
Car la viande n’est pas un caprice. C’est une source de protéines, un élément de santé publique, un repère culturel. Quand elle disparaît, ce sont les enfants qui grandissent avec des carences, les personnes âgées qui fragilisent, les travailleurs qui s’épuisent. On peut bien répéter que «les Tunisiens doivent changer leurs habitudes», comme si la pauvreté était une méthode nutritionnelle. Mais l’alimentation n’est pas un discours moral, c’est une réalité matérielle. Et quand le coût de cette réalité devient insoutenable, le problème n’est pas dans les habitudes des gens, mais dans l’architecture des prix.
Le boycott, dans ce contexte, n’est pas un luxe militant. C’est un réflexe de survie sociale. Il ne s’agit pas de priver les foyers d’un aliment par plaisir de protester, mais de transformer une douleur individuelle en décision collective. Tant que chacun souffre dans son coin, la hausse continue, parce que la demande, même affaiblie, reste capturable. Mais si la demande s’arrête net, même temporairement, le message devient audible. Pas besoin de violence, pas besoin d’insultes : juste une discipline commune, un refus net, une pause qui oblige ceux qui fixent les prix à regarder la réalité en face.
Il est temps, peut-être, de sortir de la plainte infinie et d’entrer dans l’action calme. Personne ne demande l’impossible. On demande le raisonnable : un prix qui respecte le salaire, une régulation qui respecte le citoyen, une économie qui ne traite pas la faim comme un marché. Boycotter la viande, aujourd’hui, ce n’est pas seulement protester contre un kilo trop cher. C’est dire que notre dignité a un seuil, et que ce seuil est dépassé. C’est un rappel simple : la Tunisie n’est pas un pays de consommateurs silencieux, mais une communauté qui peut encore décider, ensemble, de ce qu’elle accepte et de ce qu’elle refuse.
