Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
En Tunisie, la langue officielle est l’arabe. C’est la formule simple, celle qui tient sur une ligne, celle qui rassure les textes et les discours. Mais la vie quotidienne, elle, ne tient jamais sur une ligne. Elle déborde, elle mélange, elle négocie. À côté de l’arabe, il y a ce français hérité du colonialisme, longtemps devenu la langue du sérieux, du savoir qui «compte», surtout dès le lycée quand les matières scientifiques basculent vers lui comme si la rationalité avait besoin d’un passeport. Puis l’anglais s’ajoute, de plus en plus tôt, au primaire, promesse moderne et mondiale, comme si l’avenir ne pouvait s’écrire qu’en lettres anglo-saxonnes. Sur le papier, l’ensemble ressemble à une richesse : trois langues, trois portes d’entrée vers le monde. Dans la rue, dans les cafés, sur les réseaux, le tableau se trouble : quand vous discutez avec un jeune, vous avez parfois l’impression qu’il n’excelle dans aucune langue, qu’il avance en bricolant, en alternant l’arabe, le français et le dialecte tunisien dans la même phrase, avec parfois un mot d’anglais comme un autocollant de modernité. Le paradoxe est là, à la fois visible et rarement dit avec calme : l’abondance de langues ne produit pas forcément l’abondance de maîtrise.
Ce mélange, il faut d’abord le regarder sans mépris. Le code-switching n’est pas une maladie : c’est une stratégie. Quand la société impose plusieurs langues comme des outils obligatoires, les locuteurs apprennent à les utiliser, souvent de façon fonctionnelle. On choisit le mot qui vient vite, celui qui évite l’effort, celui qui a le meilleur rendement social. Une émotion sort en tunisien parce qu’elle y est plus vraie, un concept sort en français parce qu’il y paraît plus «académique», une formule sort en arabe standard parce qu’elle fait «propre» ou «officielle». Ce n’est pas forcément un signe d’ignorance, c’est parfois un signe d’adaptation. Le problème commence quand cette adaptation devient l’état permanent, quand elle remplace l’apprentissage profond, quand elle finit par empêcher la formation d’une pensée stable dans une langue stable.
Car une langue, ce n’est pas seulement un vocabulaire. C’est une charpente. C’est une manière d’ordonner le monde, de construire une phrase longue sans se perdre, de défendre une idée sans l’habiller de mots empruntés à la hâte. Quand un jeune se retrouve à sauter d’une langue à l’autre pour combler des trous, ce ne sont pas les langues qui s’enrichissent : ce sont les trous qui s’installent. On finit par savoir «se débrouiller» partout et ne savoir «argumenter» nulle part. On comprend à peu près, on parle à peu près, on écrit difficilement. L’école, dans ce scénario, ressemble à un couloir où l’on change de chaussures en courant : l’arabe classique pour certains cours, le français pour d’autres, l’anglais comme horizon, et le tunisien comme refuge. À force, l’esprit se fatigue. L’élève n’a pas le temps d’aimer une langue, d’y habiter vraiment, d’y acquérir ce luxe invisible qu’est la nuance.
Ce paradoxe est aussi social. La maîtrise du français, notamment, a longtemps servi de frontière. Elle distingue, elle sélectionne, elle ouvre ou ferme des portes. On a grandi avec l’idée que le français est une «deuxième langue», mais une langue pas tout à fait neutre : une langue qui, dans certains milieux, signale le statut, le niveau, la «bonne éducation». Et quand une langue devient un signe social, elle ne se transmet plus comme un outil, elle se transmet comme un marqueur. Ceux qui baignent dedans à la maison l’absorbent sans douleur. Les autres la rencontrent comme une montagne à escalader, souvent sans équipement, et finissent par la contourner avec des raccourcis. Dans le même temps, l’arabe classique, langue officielle et langue noble, se heurte à une autre difficulté : il n’est pas la langue de la vie intime. Entre l’arabe de l’école et le tunisien du quotidien, il y a un écart, parfois un gouffre. L’élève doit apprendre non seulement des règles, mais une distance, une posture. Et l’anglais, lui, arrive comme une injonction supplémentaire : «Tu dois aussi».
Alors, que faire ? Certainement pas rêver d’un retour en arrière ni diaboliser le mélange comme si la langue était un musée. Mais on peut oser dire ceci : une société a besoin que ses jeunes maîtrisent au moins une langue jusqu’au bout. Une langue pour écrire clairement, lire longuement, penser avec précision. Sans cela, la culture devient fragmentée, l’université devient une épreuve de traduction permanente, le débat public s’appauvrit, et l’esprit critique, qui a besoin de phrases solides, se transforme en réaction rapide. On peut être plurilingue de manière heureuse, oui, mais à condition que le plurilinguisme repose sur des bases fortes, pas sur des échafaudages.
Le défi tunisien n’est pas d’avoir trop de langues, c’est d’avoir trop peu de maîtrise. Et derrière la maîtrise, il y a du temps, des méthodes, des enseignants formés, des programmes cohérents, et surtout une vision : à quoi sert l’école, exactement ? À empiler des langues comme des matières ou à former des citoyens capables de comprendre, d’exprimer, de critiquer, de créer ? Tant que l’on continuera à traiter les langues comme des passerelles utilitaires — l’arabe pour l’identité, le français pour les sciences, l’anglais pour le futur — sans construire un vrai socle de lecture, d’écriture et d’argumentation, on produira des générations qui savent parler, mais peinent à dire. Et quand une jeunesse peine à dire, c’est toute une société qui peine à se penser.
