Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Il y a, chaque année, cette scène familière qui revient comme un rituel avant même que le croissant ne soit annoncé : les marchés se densifient, les sacs se multiplient, les conversations se tendent. On ne parle pas seulement de recettes, de chorba ou de bricks, mais de chiffres, de kilos, de dinars, de «combien ça a encore augmenté ?». Le Ramadan, en Tunisie, demeure un mois de spiritualité et de partage, certes, mais il est aussi devenu, pour beaucoup, un révélateur brutal : une société où la table n’est plus seulement un lieu de réunion, mais une épreuve quotidienne, un test de résistance pour le pouvoir d’achat et, plus profondément, pour la dignité.
On prétend souvent que «c’est comme ça», que le Ramadan entraîne forcément plus de dépenses. Pourtant, à bien regarder, ce n’est pas le mois qui est naturellement coûteux, c’est notre manière d’y entrer qui l’a rendu tel. Dans de nombreux foyers, la peur de manquer s’installe avant même le premier jour. Elle pousse à acheter plus que nécessaire, à remplir les placards comme si l’incertitude du quotidien allait, par magie, disparaître sous l’abondance. À force, nous avons fabriqué une étrange contradiction : un mois censé enseigner la retenue devient celui de la surconsommation, parfois jusqu’à l’absurde, parfois jusqu’à la douleur.
Cette douleur n’est pas seulement économique. Elle est morale, sociale, silencieuse. Car lorsque les prix montent, ce ne sont pas des «statistiques» qui souffrent, ce sont des familles réelles. Ce sont des parents qui calculent en permanence, qui remplacent un produit par un autre, qui renoncent à la viande plus souvent, qui coupent dans les fruits, qui étalent les achats comme on étale une inquiétude. Dans les quartiers populaires comme dans les classes moyennes fragilisées, une même phrase circule, dite à demi-mot : «On va faire comme on peut.» Et derrière ce «comme on peut», il y a un glissement : le Ramadan cesse d’être une célébration collective et devient un moment où chacun tente, seul, de sauver les apparences.
Car il y a aussi cette pression sociale, lourde et tenace. Le mois sacré est, chez nous, un théâtre de la générosité, mais aussi un concours implicite. On reçoit, on invite, on compare. On ne le dit pas ouvertement, mais on le ressent : une table modeste peut être jugée, un iftar simple peut être interprété comme un manque d’effort, voire un manque d’amour. L’ironie est cruelle : les familles s’endettent parfois pour préserver l’image d’un Ramadan «comme il faut», alors que l’essence même du mois devrait nous libérer de cette tyrannie du regard.
Confusion entre générosité et abondance
Ainsi, l’économie s’invite dans l’intime, et l’intime devient le champ de bataille de l’économie. Le gaspillage, lui, est le symptôme le plus visible de cette contradiction. Nos poubelles, trop souvent, racontent une autre histoire que nos discours. On cuisine beaucoup, on jette trop, et on recommence le lendemain, comme si le geste s’était normalisé. Bien sûr, certains font des efforts, et l’on voit se développer des initiatives de redistribution, des appels à la modération, des campagnes de sensibilisation. Mais la question reste entière : comment expliquer qu’un mois dédié à l’empathie puisse cohabiter si facilement avec l’excès ? Peut-être parce que nous confondons générosité et abondance, alors que la générosité commence parfois par l’attention : cuisiner juste, acheter juste, partager mieux.
Il serait trop facile de faire porter toute la responsabilité aux consommateurs. Les marchés ont leurs logiques, les circuits de distribution aussi, et les tensions sur les prix ne relèvent pas uniquement des choix individuels. Mais il serait tout aussi facile de se dédouaner complètement. La vérité, comme souvent, se situe dans l’entre-deux : une économie sous pression, des habitudes ancrées, et une culture de la consommation qui a progressivement colonisé nos moments les plus symboliques. Le Ramadan, qui devrait être un temps de recentrage, est devenu un temps d’accélération : accélération des achats, des dépenses, des sorties, des attentes.
Et pourtant, quelque chose bouge. On le perçoit dans de petits signes, discrets mais prometteurs. Des familles planifient davantage, cherchent des alternatives, reviennent à des plats plus simples, à des produits de saison, au fait maison. Des jeunes parlent ouvertement du gaspillage, du budget, du sens. Des voisins s’organisent pour des achats groupés, des associations multiplient les tables d’iftar, des élans de solidarité surgissent là où l’État ou le marché ne répondent pas. Ce ne sont pas des miracles, mais ce sont des résistances.
Le vrai défi, peut-être, est de retrouver le courage de la simplicité. D’accepter qu’un iftar digne ne se mesure pas au nombre de plats, mais à la présence, à la paix, à la capacité de partager sans se briser. De comprendre que l’esprit du Ramadan n’est pas une vitrine, mais une éthique. Et si ce mois nous met aujourd’hui face à nos contradictions, c’est aussi une chance, celle de nous demander, collectivement, quel Ramadan nous voulons. Un Ramadan qui épuise et humilie ou un Ramadan qui allège, rassemble et répare. Le mois sacré ne changera pas tout seul. C’est nous, à travers nos choix, nos regards et nos solidarités, qui pouvons lui rendre son sens.
