Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Il y a des injustices qui s’affichent sans bruit. Elles ne font pas de cortège, ne bloquent pas les routes, ne deviennent pas toujours des scandales. Elles se voient pourtant, chaque jour, à la lumière crue d’un sourire retenu ou d’une main qui se lève devant la bouche pour étouffer un rire. En Tunisie, la santé dentaire est en train de devenir un marqueur social d’une brutalité rare : on reconnaît les pauvres à la qualité de leurs dents. Et cela n’a rien d’un caprice esthétique. C’est une question de douleur, d’infection, de dignité, de capacité à manger, à travailler, à parler sans honte ni souffrance. C’est un problème de santé publique que nous avons trop longtemps relégué aux marges, comme si les dents étaient un luxe, alors qu’elles sont une porte d’entrée vers le reste du corps.
Le paradoxe est cruel : nous vivons une époque où l’on parle de prévention, de médecine de proximité, de droits des patients, et pourtant la bouche reste un angle mort. Les soins dentaires coûtent cher, très cher, et ils sont mal remboursés par les caisses sociales. Le résultat est mécanique : ceux qui peuvent paient, souvent au prix de sacrifices, et ceux qui ne peuvent pas attendent, repoussent, bricolent, s’habituent à la douleur comme à une météo mauvaise mais «normale». On se dit que ça passera, que la gencive va se calmer, que l’antalgique suffira, que le clou de girofle fera illusion. On ne consulte plus pour soigner, on consulte pour arracher. Et encore, quand on consulte.
À cette injustice du patient répond une autre absurdité, tout aussi révélatrice : pendant que des milliers de Tunisiens renoncent aux soins, des dizaines de cabinets dentaires ferment chaque année faute de clients. On pourrait croire à une contradiction, c’est en réalité le même drame vu des deux côtés du fauteuil. Le besoin existe, immense, mais il se transforme en «non-demande» parce que l’accès est verrouillé par le prix. Le dentiste se retrouve dans un marché fragile, dépendant d’une clientèle solvable ; le citoyen, lui, vit la santé comme une dépense impossible. Ce n’est pas seulement une crise de remboursement, c’est une crise d’organisation : un système qui produit en même temps de la souffrance non soignée et de l’activité médicale qui s’éteint, comme si la société se privait elle-même d’une partie de ses solutions.
La bouche devient alors le théâtre d’un renoncement. Un renoncement discret, presque invisible, parce qu’il se vit dans l’intime.
Une bouche abîmée, c’est une vie qui s’ajuste à la douleur
On ne raconte pas facilement une rage de dents. On n’en fait pas un sujet de conversation. La douleur dentaire est pourtant l’une des plus violentes : elle réveille la nuit, irradie jusqu’à la tempe, rend chaque geste irritant, vole la concentration et l’humeur. Elle peut empêcher un chauffeur de conduire sereinement, une enseignante de parler longtemps, un ouvrier de tenir un poste. Elle peut faire manquer des journées de travail, donc du revenu, donc la possibilité même de se soigner : cercle parfait, cercle social.
On oublie aussi que la bouche n’est pas séparée du corps. Une carie négligée peut devenir infection, abcès, fièvre, complications. Une maladie des gencives n’est pas une simple gêne : elle est liée à d’autres pathologies, elle aggrave des états déjà fragiles, elle pèse sur des organismes usés par le stress, la malnutrition, les longues heures. Quand on est pauvre, on n’a pas seulement moins d’accès aux soins : on a souvent plus de facteurs de risque, plus de contraintes, plus d’expositions. Le système, lui, fonctionne comme si tout le monde avait le même temps, le même argent, la même capacité à prendre rendez-vous, à s’absenter, à se déplacer, à avancer des frais. Et c’est là que l’injustice se transforme en structure.
La question du remboursement n’est pas une querelle comptable. Elle dit ce que nous jugeons «prioritaire». Quand la couverture sociale traite la dentisterie comme un appendice, on fabrique une population à deux vitesses : ceux dont les dents sont entretenues, réparées, sauvées, et ceux pour qui l’issue la plus probable reste l’extraction et la prothèse tardive, quand elle est possible. Or, une prothèse, même simple, est un investissement lourd. Beaucoup y renoncent. Ils apprennent à mâcher d’un seul côté, à éviter certains aliments, à se priver de fruits, de viande, de ce qui demande de l’effort. Les choix alimentaires deviennent dictés par la dent, puis la santé générale se dégrade, puis l’énergie baisse, puis la vie se rétrécit. Une bouche abîmée n’est pas seulement une bouche, c’est une vie qui s’ajuste à la douleur.
Dans l’espace public, cette réalité produit une autre violence : la stigmatisation. Les dents «propres», alignées, blanchies, deviennent un signe de réussite, presque un uniforme. Les dents cassées, manquantes, tachées, deviennent un soupçon : manque d’hygiène, négligence, «mauvaise vie».
Reconnaître la santé bucco-dentaire comme une priorité de santé publique
On juge. On oublie que l’hygiène n’explique pas tout, que la pauvreté impose des compromis, que certains quartiers n’ont pas le même accès aux produits, à l’information, à l’eau parfois, et surtout au suivi médical. On oublie que la honte est un verrou : quand on a peur d’être jugé, on évite le cabinet, on repousse encore, on arrive plus tard, quand le problème est plus grave et plus coûteux. La honte, ici, est une taxe supplémentaire.
Alors que faire, concrètement, sans slogans ? D’abord, reconnaître officiellement que la santé bucco-dentaire est une priorité de santé publique, au même titre que la vue ou l’audition, et la traiter comme telle dans les politiques de remboursement. Augmenter la prise en charge des soins conservateurs, ceux qui sauvent la dent, plutôt que de laisser l’extraction devenir la solution «économique». Mettre l’accent sur la prévention : programmes scolaires réguliers, dépistage, sensibilisation simple, continue, non moralisatrice. Développer des structures publiques ou conventionnées capables d’absorber la demande sans délais déraisonnables, et repenser la relation entre caisses sociales et praticiens pour que le cabinet ne dépende pas uniquement de la solvabilité immédiate du patient.
Ensuite, il faut affronter une vérité impopulaire : la santé n’est pas un marché comme les autres. Quand un citoyen renonce à se soigner parce que c’est trop cher, ce n’est pas un «choix» au sens moral, c’est un échec collectif. Et quand un cabinet ferme faute de clients, ce n’est pas seulement l’histoire d’un professionnel en difficulté, c’est un signal d’alarme sur une demande sociale étouffée. Les caisses sociales, malgré leurs difficultés, ne peuvent pas continuer à rembourser la bouche comme un détail. Car ce détail, accumulé sur des milliers de vies, devient une fracture nationale. Une société qui laisse ses citoyens souffrir en silence, pour des soins prévisibles et évitables, se condamne à payer plus tard, plus cher, en complications, en arrêts de travail, en maladies aggravées, en décrochage social.
Enfin, il faut changer notre regard. Cesser de réduire les dents à un décor. Ce que raconte une bouche abîmée, ce n’est pas seulement une histoire individuelle, c’est une carte de nos inégalités. Si, aujourd’hui, on reconnaît les pauvres à la qualité de leurs dents, alors c’est que la pauvreté est devenue visible jusque dans le corps, jusque dans la chair. Et c’est insupportable parce que c’est évitable. Les solutions existent, à condition de décider, ensemble, que la douleur n’est pas une fatalité, que la dignité n’est pas réservée à ceux qui peuvent payer, et qu’un sourire ne devrait jamais être un privilège social.
