Par Jamel BENJEMIA
Entre Washington et Téhéran, l’antagonisme ne relève ni de l’accident diplomatique ni de l’incompréhension culturelle, il procède d’une rivalité structurante où s’entrelacent pétrole, souveraineté, idéologie et équilibre régional. L’Iran occupe un verrou géographique décisif : carrefour entre Asie centrale, monde arabe et sous-continent indien, vigie sur le détroit d’Ormuz par où transite une part substantielle du pétrole mondial. Les États-Unis, puissance maritime globale, n’ont jamais pu considérer cette position comme neutre.
L’histoire moderne des relations irano-américaines révèle moins une succession de crises qu’une lente cristallisation de méfiances. Chaque épisode s’inscrit comme une couche supplémentaire dans une mémoire antagonique.
À Téhéran, l’Amérique incarne l’ingérence, la domination, la tentative récurrente d’étouffer une souveraineté jalousement revendiquée.
Cette confrontation, parfois indirecte, parfois frontale, façonne l’architecture sécuritaire du Moyen-Orient depuis plus d’un demi-siècle. Pour en comprendre les ressorts, il faut remonter à la dynastie pahlavie, suivre la rupture révolutionnaire de 1979, examiner l’attitude des présidents américains successifs, puis analyser la singularité de l’ère Trump.
La dynastie pahlavie
Sous Reza Shah puis Mohammad Reza Pahlavi, l’Iran entreprend une modernisation rapide, centralisée, volontariste. L’État se laïcise, l’armée se renforce, les infrastructures se multiplient. Mais cette modernisation s’accompagne d’une dépendance croissante envers les puissances occidentales, d’abord britannique, puis américaine.
L’épisode décisif survient en 1953 : le renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh, qui avait nationalisé le pétrole iranien, s’opère avec l’appui des services américains et britanniques. Cet événement marque durablement la perception iranienne des États-Unis. Washington, soucieux d’empêcher toute dérive nationaliste susceptible de déstabiliser l’approvisionnement énergétique et de favoriser l’influence soviétique, consolide le pouvoir du Shah.
Durant les années 1960-1970, l’Iran devient un pilier de la stratégie américaine dans le Golfe. Il achète massivement des armes américaines, assure une fonction de gendarme régional et s’intègre dans la stratégie d’endiguement de l’Union soviétique. Pourtant, cette prospérité pétrolière nourrit des inégalités criantes. L’autoritarisme du régime, appuyé par la SAVAK, redoutable police politique du Shah, alimente un profond ressentiment social et religieux. L’alliance stratégique se révèle donc paradoxale : extérieurement solide, intérieurement fragile. Elle prépare l’explosion de 1979.
La Révolution iranienne
La Révolution islamique de 1979 ne constitue pas seulement un changement de régime, elle inaugure un changement de paradigme. Le Shah s’effondre ; l’ayatollah Rouhollah Khomeini, revenu d’exil depuis Neauphle-le-Château, en France, où il avait orchestré les derniers mois de la mobilisation révolutionnaire, rentre triomphalement à Téhéran le 1er février 1979, et l’Iran devient une République islamique fondée sur le principe du gouvernement du juriste-théologien (Wilayat al-Faqih), forme singulière de théocratie où la loi divine prévaut sur la volonté des hommes.
Survenue le 4 novembre 1979, la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran, qui se prolonge durant 444 jours, scelle la rupture définitive entre l’Iran révolutionnaire et les États-Unis.
La guerre Iran-Irak (1980-1988) renforce l’isolement de Téhéran. Washington soutient indirectement Bagdad afin d’empêcher l’exportation du modèle révolutionnaire iranien. La République islamique développe alors une stratégie asymétrique : soutien à des acteurs non étatiques, construction d’un réseau d’influence régional, accent mis sur la dissuasion balistique.
Le clivage s’enracine dans l’idéologie. Là où Washington invoque stabilité et libre circulation énergétique, Téhéran brandit souveraineté, résistance et refus de l’hégémonie. Ce duel discursif devient structurant. L’Iran cesse d’être un allié stratégique pour devenir un adversaire systémique.
Les présidents américains face à l’Iran
Depuis 1979, la politique américaine envers l’Iran oscille entre pression et ouverture contrôlée. Ronald Reagan privilégie une approche duale, mêlant fermeté publique et tentatives discrètes de contact. Bill Clinton institutionnalise la stratégie de «double endiguement», visant à contenir simultanément l’Irak et l’Iran par des sanctions économiques renforcées.
Après 2001, l’administration de George W. Bush inclut l’Iran dans «l’axe du mal», accentuant la dimension idéologique de l’affrontement. Pourtant, l’intervention en Irak modifie les équilibres régionaux au bénéfice paradoxal de Téhéran, qui accroît son influence à Bagdad.
Barack Obama adopte une approche diplomatique plus audacieuse. L’accord de 2015 (JCPOA : Joint Comprehensive Plan of Action, ou Plan d’action global commun) encadre le programme nucléaire iranien en échange d’un allègement des sanctions. Il s’agit d’un pari stratégique : intégrer l’Iran dans un cadre négocié plutôt que le pousser à l’escalade.
Joe Biden tente de réactiver cet équilibre, mis à mal lors du premier mandat de Donald Trump, mais la méfiance accumulée, les avancées techniques iraniennes et les tensions régionales rendent difficile toute restauration pleine et entière de l’accord. Ainsi, la ligne américaine demeure traversée par un dilemme constant : contenir sans provoquer l’embrasement.
Trump et l’obsession iranienne
Avec Donald Trump, la politique américaine prend un tour plus frontal. En 2018, il retire unilatéralement les États-Unis du JCPOA et lance une stratégie de «pression maximale» : rétablissement de sanctions extraterritoriales, asphyxie financière, isolement diplomatique.
L’objectif affiché consiste à contraindre l’Iran à renégocier un accord plus strict, incluant le programme balistique et l’influence régionale. En janvier 2020, l’élimination du général Qassem Soleimani marque un tournant. Pour Washington, il s’agit d’un acte de dissuasion. Pour Téhéran, d’une agression directe.
La posture de Donald Trump s’inscrit dans un registre où la rhétorique nationaliste se conjugue à l’affirmation de la puissance. Dans son discours, l’Iran finit par incarner moins un adversaire circonstanciel qu’un défi symbolique lancé à l’autorité américaine. Cette focalisation ne relève pas d’un épisode isolé de sa trajectoire politique, elle révèle au contraire une vision constante des rapports internationaux, où la crédibilité stratégique et l’affirmation de la force priment les prudences du multilatéralisme.
Dans ce climat, la relation entre Washington et Téhéran se tend progressivement jusqu’à atteindre un point de tension extrême. Menaces explicites et calculs de puissance s’y entremêlent, dessinant un équilibre précaire où la dissuasion mutuelle tient lieu de garde-fou, là où la confiance a depuis longtemps cessé d’exister.
L’endurance persane et la logique du sacrifice
La culture stratégique persane, façonnée par des siècles d’invasions, de résistances et de résilience, valorise l’endurance plus que la concession rapide.
Les sanctions, loin de provoquer l’effondrement attendu par certains stratèges occidentaux, ont consolidé un discours de résistance. Le pouvoir iranien mobilise un imaginaire sacrificiel profondément enraciné dans la tradition chiite, où la mort n’est pas une fin redoutée mais une forme de fidélité au principe.
Ainsi, face aux injonctions extérieures, l’Iran se tient debout. Il négocie parfois, temporise souvent, mais ne s’agenouille guère. Dans cette dialectique de force et d’honneur, la peur de la mort pèse moins que la peur de l’humiliation. C’est là peut-être la clé d’une relation qui, depuis plus d’un demi-siècle, ne cesse de défier les calculs rationnels des chancelleries occidentales.
À Moscou, la lecture de cette confrontation est sans ambiguïté. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a averti que la pression militaire exercée contre l’Iran pourrait produire l’effet inverse de celui recherché : pousser Téhéran vers la possession de l’arme nucléaire. Dès lors, l’arme atomique pourrait apparaître, aux yeux de certains dirigeants iraniens, comme l’ultime garantie de survie nationale, la clef froide de la dissuasion.
Dans ce climat d’endurcissement, certaines voix issues du cœur du pouvoir iranien laissent déjà entrevoir une rupture avec l’époque des compromis. L’un des prétendants pressentis à la succession du Guide suprême aurait résumé cette inflexion par une formule sans détour : «Celui qui était habilité à négocier est mort. Nous, nous sommes prêts au combat.»
Ces mots condensent peut-être l’instant historique qui s’ouvre. Car l’Iran ne raisonne pas seulement en termes de puissance, mais aussi de dignité et de résistance. Dans l’imaginaire politique persan, plier sous la contrainte équivaut à perdre l’honneur. Or un pays façonné par des siècles d’épreuves n’abandonne pas aisément ce qu’il considère comme son droit souverain.
Face aux ultimatums répétés, l’Iran n’oppose pas seulement une stratégie : il oppose une mémoire, celle d’un peuple pour qui mourir debout vaut mieux que vivre à genoux.
