Dans les petites allées humides du marché central de Tunis, Ali Ben Salem déambule abasourdi. Les étals qui s’étendaient à perte de vue, offrent un spectacle gourmand, riche en couleur et en odeurs en cette période de Ramadan où les repas de rupture de jeûne sont plus variés et copieux que d’ordinaire. Le quinquagénaire a fait le tour des rayons de la boucherie, des poissons frais et des fruits. Il en est sorti le couffin vide.
«Les prix ont atteint des niveaux injustifiables. 22 dinars le kilo pour les bananes et jusqu’à 60 dinars pour la viande ovine. C’est de la pure folie», fulmine ce fonctionnaire qui se décrit comme un «nouveau pauvre», malgré un salaire d’environ 1500 dinars.
Ce niveau de rémunération, qui lui permettait naguère de s’offrir de la viande ovine au moins trois fois par semaine, ne suffit plus pour payer les mensualités de l’appartement acheté en 2012 à crédit et à couvrir les dépenses liées à l’alimentation et à la scolarité de son fils.
«Dans un premier temps, j’ai mis une croix sur les dépenses de loisirs. Ensuite, j’ai cessé de fumer et même de boire du café en dehors de la maison. Maintenant, je suis obligé de rogner sur les dépenses de l’alimentation», lâche-t-il, en glissant deux kilos de légumes de saison et un poulet dans son panier dégarni.
Sonia, une infirmière âgée de 40 ans, se démène, elle aussi, tant bien que mal pour tenir les cordons de la bourse. «Le salaire de mon mari ne suffit qu’à payer le loyer et les frais de scolarité des enfants. Le mien est entièrement siphonné par les dépenses liées à l’alimentation, aux factures et autres frais de soins», se désole cette mère de deux filles, exhibant un petit sachet contenant quatre pommes achetées à 7 dinars.
S’il est de coutume que l’arrivée du mois de Ramadan provoque chaque année une hausse de prix de certains produits de consommation courante, la valse des étiquettes perceptible cette année donne le tournis aux ménages et gâche l’habituelle ambiance festive.
Le président de l’Organisation tunisienne pour informer le consommateur (OTIC), Lotfi Riahi, a appelé les citoyens à boycotter les produits les plus touchés par la flambée des prix comme la viande rouge et les bananes, tout en dénonçant la vente conditionnée observée dans les petites échoppes où les commerçants obligent les citoyens d’acheter un produit supplémentaire pour s’offrir une denrée en pénurie comme le beurre.
Le pouvoir d’achat s’érode au fil des années
Durant les 23 premiers jours du mois de Ramadan, les services de contrôle ont recensé 16 386 infractions, soit une hausse de 9,8% par rapport à la même période de l’année 2025, selon les données du ministère du Commerce. Parmi les infractions relevées, figurent le non-respect de la transparence des transactions commerciales, l’absence d’affichage des prix et la manipulation de produits subventionnés par l’Etat. La spirale inflationniste semble cependant irrépressible, tel un rouleau compresseur qui avance en écrasant implacablement les budgets des ménages.
Selon les données publiées début mars par l’Institut national de la statistique (INS), le taux d’inflation est légèrement reparti à la hausse en février dernier pour s’établir à 5%, contre 4,8% en janvier. Cette augmentation est essentiellement tirée par la hausse des prix des produits alimentaires. Le rythme d’augmentation de cette catégorie a atteint 6,7% en février, contre 5,9% le mois précédent. Les fruits affichent la hausse la plus prononcée, avec une augmentation de 17,7%. Les prix de la viande ovine ont également grimpé de 16,3%, alors que ceux du poisson frais ont progressé de 14%. Les volailles enregistrent aussi une hausse notable de 12,8%.
Le prix du «panier de la ménagère», qui désigne l’ensemble des biens et services les plus courants utilisés pour calculer l’évolution du coût de la vie et du niveau des prix, a enregistré une augmentation de 21% entre septembre 2022, date du dernier accord salarial triennal, et juillet 2025, selon des données publiées récemment par le département des études de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). Le panier de la ménagère est un échantillon type de produits et de services (produits alimentaires, prêt-à-porter, soins de santé, transport, enseignement, loisirs, etc.) représentant la consommation d’un foyer. Dans le détail, les prix de l’habillement & chaussures ont enregistré la plus forte hausse durant les 35 derniers mois (+37%), devant les services de restauration & hôtels (31%), les produits alimentaires (28%), les soins de santé (17%), les frais de scolarité (17%) et les frais de transport (14%).
La classe moyenne rétrécit depuis les années 80
La hausse du prix du panier de la ménagère ne découle pas uniquement d’une augmentation des coûts de production comme les matières premières ou les salaires (inflation par les coûts), d’une politique monétaire qui stimule la création monétaire et de chocs sur l’offre dus à des crises (guerre en Ukraine, crise au Proche-Orient), qui ont renchéri les cours internationaux des matières premières, de l’énergie et des produits finis et provoqué ce que les économistes appellent «l’inflation importée». Dans le contexte local, l’envolée du prix du panier de la ménagère s’explique aussi par la spéculation commerciale et les pratiques monopolistiques auxquelles se livrent certains acteurs économiques, notamment dans le domaine de la distribution des produits alimentaires. Les pratiques monopolistiques désignent les agissements d’une entreprise unique ou dominante sur un marché, visant à exercer un pouvoir exclusif de production ou de distribution et à limiter la concurrence. Elles se manifestent par une volonté de contrôler le marché, comme l’éviction des concurrents, et se retrouvent dans des situations de monopole (un seul offreur) ou de concurrence monopolistique (plusieurs entreprises avec des produits différenciés). La spéculation commerciale est, quant à elle, l’achat et la vente de biens, de marchandises dans le but de réaliser un profit rapide grâce aux fluctuations des prix du marché.
Quoi qu’il en soit, c’est la classe moyenne qui paie les pots cassés. La société en sablier, dans laquelle la classe moyenne s’érode inexorablement au profit d’une petite caste de riches et une majorité de pauvres, est en train de devenir une réalité.
Selon les estimations du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), cette classe, qui constitue le socle de toute société politiquement stable et économiquement prospère, ne représente aujourd’hui que moins de 50% de la population contre 70% en 2010 et 84% en 1984.
Walid KHEFIFI
