3h45 du matin. Le froid de la steppe pique encore le visage alors que les minarets de la Grande Mosquée dorment sous un ciel d’encre. Aux carrefours de Sbikha, Chebika et Hajeb El Ayoun, une procession silencieuse s’ébranle. Ce ne sont pas des fidèles, mais des femmes. L’image est d’une violence muette : elles ne montent pas dans des bus, elles s’entassent à l’arrière de pick-ups de fortune, debout, corps contre corps. Un bétail humain destiné à nourrir la nation.
« Nous voyageons comme des fantômes », me confie Mabrouka, 52 ans. Son regard semble avoir absorbé toute la poussière du centre-nord tunisien. « À chaque virage sur la route de Nasrallah, je sens la mort frôler le plateau du camion. » Pour elle, chaque trajet est une loterie tragique où le gros lot est simplement de rentrer chez soi pour embrasser ses enfants.
Ce que l’on appelle ici par pudeur des « accidents » est en réalité un massacre structurel. Le bilan est lourd, presque insupportable : en dix ans, plus de 60 décès et 800 blessées graves ont ensanglanté les routes de Kairouan et Sidi Bouzid.
On parle ici du « Syndrome de Sabbalat ». Chaque famille porte encore le deuil de ces tragédies massives où des dizaines de mères sont tombées en une seule fois, sacrifiées sur l’autel d’un transport informel que l’État peine à réguler, malgré les promesses répétées à chaque nouveau drame.
Le paradoxe des plaines fertiles
Le cadastre de Kairouan raconte une histoire de dépossession. Ces femmes irriguent de leur sueur des oliveraies et des champs de piments qui ne leur appartiennent pas. La réalité est celle d’un colonialisme de l’intérieur : une grande partie des terres appartient à des investisseurs ou des familles fortunées de Tunis ou du Sahel.
Ces propriétaires « absents » exigent des rendements calculés depuis des bureaux climatisés. Ils ne voient jamais le visage de Mabrouka. Pendant qu’ils comptent leurs bénéfices, l’ouvrière agricole touche à peine 15 dinars pour dix heures de labeur sous un soleil de plomb. Le mur de l’émancipation est là, de pierre et de terre : alors qu’elles assurent 70 % du travail manuel, les femmes ne possèdent que 5 % à 6 % des terres agricoles. L’héritage reste un verrou social que la loi n’a pas encore réussi à faire sauter.
Les chiffres de 2025 sont sans appel. À Kairouan, même l’éducation ne protège plus. Le taux de chômage des jeunes femmes diplômées explose à 31 %, soit le double de celui des hommes. Ce gâchis de compétences force aujourd’hui des universitaires à monter dans les « camions de la mort » aux côtés de leurs mères.
Cette précarité est accentuée par une exclusion financière totale : à peine 26 % des femmes de la région possèdent un compte bancaire. Sans accès au crédit, sans autonomie financière, elles tombent sous la coupe du « Samsar », cet intermédiaire véreux qui prélève sa dîme sur des salaires déjà amputés.
La double journée : le vol de la vie
Le calvaire ne s’arrête pas à la descente du camion. À 17h, quand le corps est brisé, l’économie du « Care » prend le relais. En Tunisie, une femme consacre en moyenne 17 heures par semaine aux tâches ménagères et aux soins de la famille, contre seulement 3 heures pour les hommes.
« Mon mari m’attend au café », lâche une ouvrière sous couvert d’anonymat. « Je dois puiser l’eau, cuisiner et soigner les anciens. J’ai deux journées de travail, mais une seule est payée à moitié prix. » Ce travail invisible est le moteur gratuit de la société, mais c’est aussi celui qui épuise prématurément les femmes de Kairouan.
La Tunisie se félicite souvent de sa législation pionnière contre les violences (Loi 58-2017). Mais la violence économique est tout aussi létale que la violence physique. Priver une femme de sa part d’héritage ou l’entasser dans un véhicule instable est un crime systémique.
Pour rendre à Kairouan la dignité de ses filles, trois chantiers s’imposent :
- Pénaliser lourdement les propriétaires dont les employés sont transportés dans des conditions indignes.
- Bancariser d’urgence la main-d’œuvre rurale pour court-circuiter les intermédiaires.
- Réformer l’accès au micro-crédit agricole pour permettre à celles qui travaillent la terre d’en devenir enfin les propriétaires.
Tant que Mabrouka sera une passagère de l’ombre, Kairouan restera une cité au destin brisé. Il est temps que la Ville Sainte protège ses filles avec la même ferveur qu’elle protège ses remparts. La terre de Tunisie mérite mieux que le sang de ses oubliées.
Ghassen Kharrat
