Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
En Tunisie, la réussite à l’étranger n’est plus seulement une possibilité parmi d’autres. Elle est devenue, pour beaucoup, une forme d’évidence. Dans les conversations familiales, dans les rêves des jeunes, dans les calculs silencieux des parents, elle apparaît comme l’horizon le plus crédible d’une vie meilleure. On ne demande plus seulement à un enfant ce qu’il veut faire plus tard, mais souvent où il compte partir.
La réussite ne se mesure plus uniquement à l’effort, au mérite ou au travail accompli, mais à la capacité de quitter un espace perçu comme bloqué pour rejoindre un monde supposé plus juste, plus ouvert, plus efficace. Ce déplacement est lourd de sens. Il dit moins la fascination pour l’ailleurs qu’un doute profond sur l’ici. Car ce phénomène ne relève pas seulement de l’économie. Bien sûr, le chômage, la précarité, le déclassement des diplômés et la faiblesse des perspectives professionnelles jouent un rôle décisif. Mais cela ne suffit pas à expliquer la puissance symbolique du départ. Si l’étranger attire autant, c’est aussi parce qu’il est devenu un lieu imaginaire de réparation. Là-bas, pense-t- on, le travail serait reconnu, la compétence mieux payée, l’effort récompensé, les règles plus claires. Qu’importe que cette vision soit parfois partielle ou idéalisée : elle agit comme une croyance sociale. Partir, ce n’est plus seulement chercher un salaire plus élevé, c’est chercher un espace où l’on aurait enfin le sentiment d’exister à la hauteur de ce que l’on vaut. Dans ce cadre, celui qui revient de France, du Canada, d’Allemagne ou du Golfe n’est jamais perçu comme un simple voyageur. Il revient chargé d’un prestige particulier. On admire son parcours, son aisance supposée, sa capacité à s’être «fait une place». Même lorsqu’on ignore la réalité exacte de sa situation, on lui attribue une forme de victoire. Il suffit parfois d’avoir franchi certaines frontières pour être considéré comme quelqu’un qui a réussi. Ce prestige de l’ailleurs révèle une transformation profonde de notre imaginaire collectif. La distance géographique devient une preuve sociale. Le départ devient une consécration. Et rester, souvent, prend malgré soi l’allure d’un échec ou d’un empêchement. C’est là que le phénomène devient inquiétant. Quand une société finit par croire que ses enfants ont davantage de chances de s’accomplir hors d’elle qu’en son sein, elle ne traverse pas seulement une crise économique. Elle traverse une crise de confiance. Le succès des uns à l’étranger se transforme alors en miroir cruel pour ceux qui vivent ici.
L’ailleurs comme miroir cruel
On se réjouit pour eux, bien sûr, mais cette fierté dissimule mal une blessure plus profonde : pourquoi faut-il partir pour être reconnu ? Pourquoi le talent semble-t-il respirer mieux ailleurs ? Pourquoi l’effort donne-t-il davantage de fruits une fois franchies les frontières ? À force de célébrer la réussite extérieure, on finit aussi par banaliser ce qu’elle révèle et ce qu’elle accuse. On admire les médecins qui excellent dans les hôpitaux européens, les ingénieurs qui s’imposent dans les grandes entreprises, les chercheurs qui publient dans des universités étrangères. On admire aussi les footballeurs tunisiens qui trouvent à l’étranger des championnats mieux structurés, plus visibles et plus rémunérateurs, ou les nageurs qui ne parviennent à déployer pleinement leur talent qu’en rejoignant des cadres d’entraînement plus performants. Tous deviennent, chacun à sa manière, la preuve vivante des capacités tunisiennes. On les brandit comme des signes de notre intelligence, de notre discipline, de notre potentiel. Mais cette fierté a quelque chose d’amer. Elle ressemble parfois à un aveu collectif : nous savons former des talents, des compétences et des vocations, mais nous ne savons pas toujours leur offrir les conditions nécessaires pour vivre dignement, progresser sereinement et contribuer pleinement ici. La réussite à l’étranger devient ainsi une fierté paradoxale, parce qu’elle nous honore autant qu’elle met en lumière nos propres insuffisances. Le plus grave, peut-être, est que ce modèle réorganise silencieusement toute l’idée de réussite. On choisit ses études en fonction de leur «valeur de sortie», on apprend des langues comme on prépare un départ, on mesure un diplôme à sa capacité d’ouvrir les portes de l’émigration. Peu à peu, le pays cesse d’être un lieu de projection. Il devient un espace transitoire, une salle d’attente, un point de départ. Cette manière de voir use le lien collectif. Pourquoi investir affectivement, moralement et durablement dans un lieu que l’on considère comme provisoire ? Une société ne s’abîme pas seulement par la pauvreté ou la crise politique, elle s’abîme aussi quand elle ne parvient plus à se penser comme un espace possible d’avenir.
Le mythe et ses silences
Il faut pourtant se méfier du mythe. Car la réussite à l’étranger, telle qu’elle circule dans l’imaginaire social, gomme beaucoup de réalités. Elle montre les photos lumineuses, les vacances d’été, les cadeaux rapportés, les signes visibles du confort. Elle montre moins la solitude, le déracinement, le racisme ordinaire, la fatigue d’être toujours un peu ailleurs, même lorsqu’on s’intègre. Elle dit rarement les débuts difficiles, les compromis humiliants, les métiers acceptés en attendant mieux, la culpabilité envers ceux qui sont restés, ou le poids de devoir prouver à sa famille que le départ valait tous les sacrifices. L’ailleurs aussi peut blesser, user, décevoir. Mais dans le récit collectif, ces aspérités disparaissent souvent derrière l’image lisse du succès. Cela ne signifie pas qu’il faille condamner ceux qui partent. Ce serait absurde et injuste. Chacun cherche des conditions de vie plus dignes, et nul ne devrait être sommé de sacrifier son avenir au nom d’un attachement abstrait au pays. Le vrai problème n’est pas que des Tunisiens réussissent ailleurs. Le vrai problème est que cette réussite tende à apparaître comme la forme la plus crédible, parfois la seule, de l’accomplissement. Tant que cette idée dominera, le départ restera moins un choix qu’une norme silencieuse. Il est temps, peut-être, de repenser ce que nous appelons réussir. Réussir, ce ne devrait pas être seulement sortir, gagner plus, revenir l’été avec des preuves de confort. Réussir devrait aussi pouvoir signifier construire ici une vie respectable, un travail utile, une œuvre, une entreprise, une recherche, un engagement. Une société digne n’est pas celle qui empêche ses enfants de partir, mais celle qui leur donne de vraies raisons de pouvoir rester sans avoir le sentiment de renoncer à eux-mêmes. Tant que cette condition ne sera pas réunie, la réussite à l’étranger continuera de fasciner. Non parce que l’ailleurs serait naturellement supérieur, mais parce qu’ici, trop souvent, l’espérance manque d’espace pour tenir debout.
