Les bonnes manières et la politesse sont une affaire de culture. De nos jours, il paraît qu’il n’y a pas trop de place pour «un bonjour» ou «un merci» ou encore «s’il vous plaît» dans les relations entre les gens ; de même, le sourire a quitté à jamais les lèvres ; les voisins se croisent dans l’escalier et ne se saluent pas ; on se regarde du coin de l’œil dans la rue, sur le trottoir, dans le café ou au restaurant. Dans le métro, dans le bus ou dans le train, le plus fort bouscule les autres passagers.
Tout le monde semble pressé ; il n’y a pas assez de temps pour parler aux autres, rendre visite aux siens, faire de nouvelles connaissances, courir au secours des autres. On ne respecte plus les règles de la bienséance. Serait-ce la faute des parents à qui incombe l’apprentissage des bonnes manières et du savoir-faire à leur progéniture dès la toute première enfance ? Serait-ce la faute des enseignants qui n’accordent plus suffisamment de temps aux leçons de morale à leurs élèves ? Ou encore le téléphone portable serait-il à l’origine de la disparition de ces rapports humains entre les gens ? Ou alors, ce serait la vie moderne qui a provoqué ce manque de chaleur dans les rapports entre les hommes ?
Esprit d’individualisme ?
Selon les psychologues, dans la société moderne, on souffre de l’indifférence que les gens manifestent les uns pour les autres. C’est le culte du «moi» et du «je» qui prend progressivement de la valeur. Se montrer dur, avoir l’air méchant sont devenus des caractères très courants surtout chez nos jeunes, comme si on vivait dans la jungle, tels des animaux ! Il n’y a qu’à voir devant les collèges et les lycées, dans tous les moyens de transport public pour remarquer les attitudes agressives et les comportements pervers d’un bon nombre de citoyens. Il est de plus en plus rare d’entendre dire «Pardon !» ou «Excusez-moi !» à un vieillard ou à une femme enceinte qu’on vient de bousculer dans le bus ou le métro. Vous n’entendez que de gros mots, que des conversations indiscrètes au téléphone portable et en plein public. Vous ne pouvez voir que des bagarres déclenchées pour le moindre prétexte. Et gare à celui qui s’interpose ! Si vous êtes trop doux, bien poli ou très sensible, ne prenez ni train, ni bus, ni métro. A pied, évitez de passer devant un lycée ou près de la terrasse d’un café. Aucun respect pour les passants, aucune considération pour les personnes âgées, ni pour femmes ni pour les petits enfants. Souvent, les leçons de morale n’évoquent rien pour ces personnes déchaînées et sans scrupules parce qu’aucun des parents n’a pris le temps de leur enseigner dès leur bas âge comment respecter les aînés : maintenant qu’ils ont déjà grandi dans l’impolitesse et l’effronterie, il est peut-être déjà trop tard.
Mauvaises manières
Selon les bonnes mœurs, quand on entre dans un magasin, chez un coiffeur, dans une pharmacie ou dans une salle d’attente d’un médecin, on a l’habitude de dire «Bonjour» à tout le monde ; maintenant, cela devient de plus en plus rare et on est parfois regardé bizarrement si on le fait et on n’a même pas souvent droit à un «bonjour» réciproque. Au cinéma, au théâtre, dans une réunion ou même dans la mosquée lors des prières, on vous fait entendre volontiers les sonneries stridentes du téléphone portable, quand bien même il serait interdit d’allumer ces appareils dans ces lieux. Si un jour, vous êtes invité à un festin à l’occasion d’un mariage, vous serez certainement choqué des manières des gens quant à leur comportement à table.
On parle la bouche pleine, on laisse sa fourchette pour manger de ses doigts, des claquements de mâchoire se font entendre, on tend le bras pour prendre du pain à l’autre bout de la table, on déguste son plat ou son verre comme si c’était la première nourriture qu’on mangeait de l’année, on n’arrête pas de renifler et de se moucher devant les convives, et j’en passe. Décidément, les bonnes manières se perdent dans notre société. Elles font désormais partie du bon vieux temps. Kamel, un chef de famille nous a donné son opinion à ce propos : «A croire qu’on est toujours bousculé par le temps, ces petits gestes polis du quotidien sont vite oubliés, négligés ou simplement bafoués. Pourtant, ils sont très importants dans les relations humaines, ils adoucissent les mœurs, ils rapprochent les gens et renforcent les liens entre eux ; une belle parole par-ci, un bon geste par-là sont nécessaires de temps en temps, ça rassure et ça fait plaisir. Sans bonnes manières, l’homme est comparable à l’animal. Notre rôle en tant que parents est d’inculquer toujours ces bonnes manières à nos enfants».
Politesse, savoir-vivre et bonnes manières sont des qualités permanentes même si aujourd’hui, l’homme est envahi de toutes parts par la technologie, touché par des crises socio-économiques répétitives : une invitation à un mariage ou à une réception ne doit pas se faire via SMS ou par Messenger, elle doit toujours se faire directement, de bouche à oreille ou par écrit en forme papier et ce, par respect à la personne invitée. De même, il faut continuer à ouvrir la portière de la voiture à une femme par respect même si l’on dispose de l’ouverture centralisée. La politesse est et doit rester une question d’empathie et de bon sens. Tenir la porte à ceux qui sont derrière vous, qu’il soit homme, femme, noir, blanc, jeune, vieux, riche ou pauvre, remercier ceux qui vous ont rendu service, ouvrir la portière à une personne qui a les bras chargés, céder le passage à une femme pour la laisser entrer avant, ne pas fumer dans les lieux réservés aux non-fumeurs… Tels sont les gestes qui témoignent de politesse, chose devenue rare de nos jours. Et c’est bien dommage.
Responsabilité des parents et des enseignants
En effet, la responsabilité des parents est engagée dans la mesure où ils doivent habituer leurs enfants au goût d’une certaine civilité, un certain savoir-vivre dans une société qui se déshumanise chaque jour davantage et où les valeurs de l’amour d’autrui, de la solidarité et du respect mutuel semblent céder la place à celles de l’individualisme et de l’égoïsme. Zouhaïer, enseignant et père de deux enfants nous a confié dans ce sens : «Les enseignants n’épargnent aucun effort pour rappeler aux élèves les principes de la civilité et des bonnes manières, mais dès que le cours est terminé et qu’ils se retrouvent dans la rue, tout s’efface très vite et l’on redevient effronté, cynique, insolent, violent et sans-gêne. L’on se demande si les parents consacrent le temps nécessaire à l’apprentissage des bonnes manières à leurs enfants. Je n’y crois pas vraiment, car ces mêmes parents ne témoignent pas toujours d’une bonne conduite devant leur progéniture. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que les enfants s’y prennent autrement».
Partout où vous vous trouvez, vous serez victime, du moins témoin, d’une scène d’impolitesse, d’insolence, de violence, de paroles malsaines et d’irrespect. C’est certainement l’effet du stress, du rythme effréné de la vie moderne qui fait que chacun ne pense qu’à soi-même en faisant fi des sentiments des autres, de leurs réactions. Un des enseignants du secondaire m’a raconté un jour la scène suivante : «Dans la cour du lycée, un couple d’élèves, une fille et un garçon, marche bras-dessus bras-dessous en toute quiétude et sans vergogne, je les ai interpellés pour leur faire la remarque, mais j’ai reçu comme riposte : ‘’c’est normal, Monsieur !’’, de la part de la jeune fille. Ils ont pourtant obtempéré. Mais sans doute auraient-ils refait le même geste insolent dès que je leur ai tourné le dos !» Pire, des couples d’élèves s’embrassent devant l’école au su et au vu de tout le monde !
Hechmi KHALLADI
