Une proposition de loi est actuellement en discussion à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), visant à modifier la loi de 2016 qui interdit à l’Etat d’emprunter directement de la Banque centrale. «Cette initiative parlementaire prévoit des conditions très précises pour éviter toute dérive», selon ce qu’a expliqué le député Youssef Tarchoun lors de son intervention sur les ondes d’une radio de la place.
La proposition d’autoriser, sous conditions, le recours direct de l’État à la Banque centrale de Tunisie relance un débat classique mais sensible en économie : la monétisation de la dette publique.
Du côté de ses partisans, l’argument est clair. Dans un contexte de contraintes budgétaires et d’accès limité aux financements extérieurs, un tel mécanisme offrirait à l’État une marge de manœuvre supplémentaire, notamment pour financer des investissements urgents ou soutenir l’activité économique. Le caractère temporaire et plafonné du dispositif est présenté comme une garantie contre les abus, permettant d’éviter une dérive vers un financement systématique des déficits.
En outre, cette approche s’inscrit dans une vision plus interventionniste de la politique monétaire, où la Banque centrale ne se limite pas à la stabilité des prix, mais contribue activement à la relance économique et au développement.
Risque d’inflation et indépendance de la BCT en jeu
Cependant, les critiques restent nombreuses et structurées. La principale inquiétude concerne le risque inflationniste. Même encadré, le financement direct par la Banque centrale peut entraîner une création monétaire excessive, susceptible d’alimenter une hausse des prix, surtout dans une économie fragile. Par ailleurs, certains économistes redoutent une atteinte à l’indépendance de la Banque centrale, principe considéré comme essentiel pour garantir la crédibilité de la politique monétaire. En ouvrant la voie à un financement direct de l’État, même limité, on pourrait créer un précédent difficile à contenir, notamment en période de pression politique. Un autre point de vigilance concerne la discipline budgétaire. L’accès à un financement interne plus facile pourrait réduire l’incitation à engager des réformes structurelles, pourtant nécessaires pour assainir les finances publiques. Enfin, la question de l’efficacité réelle du dispositif reste posée : sans une orientation claire vers des investissements productifs, ce type de financement pourrait n’avoir qu’un effet limité sur la croissance, tout en accentuant les déséquilibres macroéconomiques.
Pour une relecture du rôle de la BCT
Toutefois, certains observateurs, dont le député Youssef Tarchoun, plaident pour une relecture du rôle de la Banque centrale de Tunisie, qu’ils jugent aujourd’hui trop restrictive au regard des défis économiques actuels. Selon lui, limiter l’action de la Banque centrale à la seule maîtrise de l’inflation et à la régulation des taux d’intérêt revient à isoler la politique monétaire des impératifs de développement économique. Une telle approche, souvent associée à une doctrine orthodoxe, ne permettrait pas de répondre efficacement aux besoins d’investissement et de relance de l’économie nationale. Dans cette perspective, Youssef Tarchoun défend une vision plus dynamique du rôle de la BCT. «Nous ne sommes pas contre l’indépendance de la Banque centrale, mais cela ne signifie pas qu’elle soit une institution isolée», a-t-il affirmé. Pour lui, la Banque centrale, bien que demeurant «la banque des banques», ne saurait être perçue comme un «État dans l’État», évoluant en marge des orientations économiques nationales. Le député insiste ainsi sur la nécessité d’une meilleure articulation entre politique monétaire et politique économique, afin de faire de la Banque centrale un véritable acteur de la dynamique d’investissement et de croissance. Cette approche suppose une coordination accrue avec les pouvoirs publics, tout en préservant les équilibres institutionnels. Dans ce cadre, la proposition de loi en discussion ne viserait pas à remettre en cause l’indépendance de la BCT ni à la placer sous la tutelle du gouvernement, mais plutôt à instaurer un cadre de coopération plus cohérent, assorti de garde-fous destinés à prévenir toute dérive.
Une telle orientation ouvre néanmoins un débat de fond : comment concilier l’indépendance nécessaire de la Banque centrale et les exigences de développement économique ? Une question qui reste au cœur des discussions actuelles et qui engage l’avenir de la politique économique du pays.
Entre indépendance institutionnelle et dynamique économique
Au fond, le débat ne porte pas uniquement sur un mécanisme financier, mais sur une vision globale de la gestion économique du pays. Faut-il privilégier la prudence monétaire au risque de freiner la relance ou accepter une plus grande flexibilité pour soutenir l’investissement et la croissance ?
La proposition en discussion à l’Assemblée des représentants du peuple met en lumière cette tension permanente entre rigueur et volontarisme.
Si l’idée d’un recours encadré à la Banque centrale peut apparaître séduisante dans un contexte de contraintes, elle ne saurait constituer une solution durable à elle seule. Sans une stratégie économique cohérente, fondée sur la production, l’investissement et la réforme, le risque est de transformer un outil ponctuel en facilité structurelle.
Au-delà des divergences d’approche, le débat autour du rôle de la Banque centrale de Tunisie met en lumière une question essentielle, celle de l’équilibre entre indépendance institutionnelle et engagement dans la dynamique économique nationale.
L’indépendance de la Banque centrale demeure un pilier de la stabilité financière et de la crédibilité monétaire. Toutefois, elle ne saurait pour autant se traduire par un isolement total vis-à-vis des priorités de développement. À l’inverse, une implication accrue dans le financement de l’économie doit impérativement s’accompagner de garanties solides pour éviter toute dérive inflationniste ou déséquilibre structurel.
L’enjeu, en définitive, n’est pas de choisir entre autonomie et coordination, mais de parvenir à les concilier intelligemment. Car c’est dans cette capacité à articuler rigueur monétaire et soutien à la croissance que se jouent la crédibilité et l’efficacité de la politique économique nationale.
Ahmed NEMLAGHI
