Par Mondher AFI
La commémoration du soixante-dixième anniversaire des forces de sécurité intérieure, présidée le 18 avril 2026 par le Président Kaïs Saïed, excède de manière manifeste les cadres convenus de la ritualité institutionnelle. Loin de se réduire à une simple mise en scène de la mémoire ou à une célébration codifiée, elle s’inscrit dans un moment de densité historique singulière, où se croisent la profondeur du temps étatique et les tensions du présent. Elle constitue, à cet égard, un seuil interprétatif : un point de bascule à partir duquel la sécurité cesse d’être pensée comme un domaine sectoriel pour être réinvestie comme une question fondatrice de l’ordre politique lui-même.
Ce moment commémoratif, en apparence tourné vers le passé, opère en réalité comme un dispositif de relecture du présent et de projection vers l’avenir. En convoquant l’histoire longue de l’institution sécuritaire, il ne s’agit pas seulement d’honorer une trajectoire, mais de réinscrire celle-ci dans une dynamique de redéfinition du rôle de l’État. La sécurité y apparaît dès lors comme une catégorie centrale de la pensée politique, non pas en tant que simple fonction de maintien de l’ordre, mais comme une condition de possibilité de la souveraineté et de la continuité institutionnelle.
Dans cette perspective, la parole du Président acquiert une portée qui dépasse l’énoncé circonstanciel pour s’inscrire dans une logique de refondation doctrinale. Elle propose une reconfiguration du concept de sécurité, désormais envisagé comme un principe structurant du lien social, capable d’articuler protection, cohésion et légitimité. Ce déplacement conceptuel confère à la sécurité une épaisseur nouvelle : elle devient à la fois un horizon normatif et un opérateur de stabilisation, au cœur de la relation entre l’État et la société, entre autorité et reconnaissance, entre ordre et sens.
Ainsi, la sécurité cesse d’être confinée à la seule préservation de l’ordre public au sens classique pour s’élargir à une conception plus englobante, où elle participe à la production d’un équilibre global entre autorité et légitimité, entre protection et justice sociale. La profondeur de cette commémoration tient précisément à cette articulation subtile entre mémoire et projection, entre héritage institutionnel et horizon stratégique, faisant de l’événement un véritable moment de requalification du rôle de l’État dans la garantie des conditions mêmes du vivre-ensemble.
De la sécurité institutionnelle à la sécurité socio-relationnelle
L’un des apports majeurs de la vision présidentielle réside dans la transformation du statut de l’institution sécuritaire et de ses agents. Historiquement, dans de nombreux contextes postcoloniaux, les appareils sécuritaires ont été construits selon une logique essentiellement verticale, fondée sur la centralité de la contrainte et sur une conception principalement répressive de l’ordre public. Cette configuration a souvent engendré une distance structurelle entre l’institution sécuritaire et les citoyens, alimentant des représentations ambivalentes, oscillant entre crainte, méfiance et instrumentalisation politique.
Le discours présidentiel introduit une inflexion conceptuelle significative en proposant une relecture de la fonction sécuritaire à travers le prisme de la proximité sociale et de la protection. L’agent de sécurité n’est plus réduit à une figure de coercition, mais élevé au rang d’acteur de protection de la dignité humaine, de garant de la sécurité quotidienne et de médiateur dans les interactions sociales.
Cette reconfiguration peut être analysée comme l’émergence progressive d’une sécurité relationnelle, entendue comme une forme de sécurité fondée non seulement sur la capacité de contrainte légale, mais également sur la production de confiance, de reconnaissance mutuelle et d’interaction continue entre l’État et la société. Dans ce cadre, la légitimité de l’action sécuritaire ne repose plus exclusivement sur le monopole de la violence légitime tel que théorisé par Max Weber, mais également sur sa capacité à produire du lien social et à renforcer la cohésion collective.
Sécurité et souveraineté : une articulation structurelle réaffirmée
Un second axe fondamental de la doctrine présidentielle réside dans la réaffirmation du lien organique entre sécurité et souveraineté. Contrairement à certaines approches contemporaines qui tendent à dissocier la sécurité humaine de la souveraineté étatique, la vision développée ici repose sur une articulation indissociable entre ces deux dimensions.
La sécurité est ainsi conçue comme une condition de possibilité de l’existence effective de l’État. Sans sécurité, la souveraineté devient formelle, dépourvue de capacité d’action réelle. Inversement, une souveraineté fragilisée se traduit mécaniquement par une incapacité à garantir la sécurité des citoyens et des institutions.
Cette logique dialectique conduit à penser la sécurité comme un instrument de consolidation de l’État national et comme un dispositif de protection contre les menaces externes et internes. Ces menaces ne se limitent pas aux formes traditionnelles de criminalité ou d’insécurité physique, mais incluent également des phénomènes plus diffus tels que les campagnes de désinformation, les tentatives de déstabilisation politique ou encore les stratégies d’érosion de la confiance institutionnelle.
Dans cette perspective, la sécurité devient un vecteur de souveraineté protectrice, c’est-à-dire une souveraineté qui ne se limite pas à l’affirmation de l’autorité étatique, mais qui intègre la protection globale de la société dans ses dimensions matérielles, symboliques et informationnelles.
Vers une sécurité systémique et intégrale
L’un des traits les plus significatifs de la doctrine présidentielle réside dans l’élargissement fonctionnel du champ sécuritaire. Celui-ci ne se limite plus aux missions classiques de maintien de l’ordre ou de lutte contre la criminalité, mais s’étend à un ensemble de domaines relevant de la gestion globale des risques sociaux.
Les forces de sécurité sont ainsi appelées à intervenir dans des situations de crise variées : catastrophes naturelles, urgences humanitaires, gestion des flux de population, protection des infrastructures critiques ou encore, accompagnement des dynamiques sociales sensibles.
Cette évolution traduit l’émergence d’une approche de sécurité intégrale, entendue comme une conception systémique où la sécurité est appréhendée comme un continuum transversal, mobilisant l’ensemble des composantes de l’appareil étatique : police nationale, garde nationale, protection civile, administration pénitentiaire et services douaniers.
Une telle approche implique une transformation profonde des modes de coordination institutionnelle, fondée sur l’interopérabilité, la mutualisation des ressources et la circulation structurée de l’information. Elle suppose également une professionnalisation accrue des agents et une adaptation continue aux nouvelles formes de risques, notamment technologiques et environnementaux.
Le champ informationnel comme matrice de conflictualité cognitive et de redéfinition sécuritaire
L’un des apports les plus significatifs du discours du Président Kaïs Saïed réside dans la reconnaissance explicite du champ informationnel comme espace structurant de conflictualité stratégique. Cette inflexion conceptuelle marque un déplacement épistémologique majeur : la sécurité n’est plus exclusivement appréhendée à travers ses dimensions matérielles ou territoriales, mais intégrée dans une compréhension élargie des dynamiques de pouvoir, où l’information, les récits et les représentations deviennent des objets centraux de régulation et de confrontation.
Dans cette perspective, la circulation de l’information ne relève plus d’un simple processus communicationnel neutre, mais s’inscrit dans des rapports de force où se jouent des formes de domination symbolique et cognitive. L’espace médiatique et numérique apparaît dès lors comme un lieu de production et de reproduction des rapports sociaux, où s’élaborent des cadres d’interprétation du réel susceptibles d’orienter les comportements collectifs et d’influencer les équilibres politiques. La désinformation, les stratégies d’influence et les constructions narratives concurrentes ne sont plus perçues comme des dérives périphériques, mais comme des instruments potentiels de déstabilisation systémique.
Cette lecture rejoint, tout en la réinterprétant dans un contexte national spécifique, les analyses issues de la théorie de la sécuritisation, qui montrent que certains objets accèdent au statut de menaces sécuritaires dès lors qu’ils sont discursivement construits comme tels. Toutefois, la démarche du Président ne se limite pas à une simple extension du domaine de la sécurité, elle engage une recomposition des catégories analytiques elles-mêmes. Le champ informationnel devient ainsi un espace de conflictualité cognitive, où l’enjeu fondamental réside dans la maîtrise des schèmes de perception, des imaginaires collectifs et des structures de sens.
Ce déplacement vers une sécurité des perceptions traduit une mutation profonde de la rationalité étatique : il ne s’agit plus seulement de protéger des infrastructures ou des frontières, mais de préserver les conditions de possibilité d’une intelligibilité partagée du monde social. En ce sens, la sécurité s’inscrit dans une économie politique de la connaissance, où la production du sens devient un enjeu stratégique à part entière.
Entre éthique sécuritaire et recomposition du lien État-société
Parallèlement à cette redéfinition cognitive de la sécurité, le discours du Président Kaïs Saïed mobilise une dimension éthique et symbolique particulièrement structurante. Les forces de sécurité y sont envisagées non seulement comme des agents institutionnels, mais comme les dépositaires d’une mémoire nationale et les vecteurs d’un ethos fondé sur le sacrifice, le devoir et la fidélité à la collectivité politique. Cette inscription dans une temporalité longue contribue à conférer à l’institution sécuritaire une légitimité qui dépasse le cadre strict de la fonctionnalité administrative.
D’un point de vue sociologique, cette construction discursive participe à l’élaboration d’une éthique sécuritaire nationale, dans laquelle la sécurité devient un principe normatif structurant du lien social. Elle opère une intégration symbolique des forces de sécurité dans le récit collectif de la nation, en les positionnant comme des médiateurs entre l’État et la société, et non comme de simples instruments de contrainte. Ce déplacement est loin d’être anodin, il tend à redéfinir les modalités de légitimation de l’action sécuritaire, en l’ancrant dans des registres moraux et historiques.
Sur le plan analytique, la vision proposée présente une cohérence interne notable, articulant souveraineté, sécurité globale et refondation du rapport entre institution et société. Elle se distingue par une volonté de dépasser les approches strictement répressives au profit d’une conception relationnelle et systémique de la sécurité, où les dimensions sociales, symboliques et cognitives sont pleinement intégrées. Cette orientation ouvre des perspectives heuristiques importantes, en invitant à penser la sécurité comme un phénomène transversal, inscrit dans la totalité des rapports sociaux.
Cependant, cette extension du périmètre sécuritaire soulève également des interrogations critiques. L’intégration croissante de domaines relevant traditionnellement d’autres sphères – informationnelle, sociale, culturelle – dans le champ de la sécurité pose la question des frontières analytiques et institutionnelles. Elle interroge les modalités de régulation de l’action publique, ainsi que les équilibres entre impératifs de protection et garanties normatives. Le risque n’est pas tant celui d’une incohérence doctrinale que celui d’une dilution des distinctions opératoires entre sécurité et gouvernance, entre régulation et intervention.
Ainsi, la reconfiguration proposée par le Président s’inscrit dans une dynamique de transformation profonde de l’État, où la sécurité devient à la fois un principe d’organisation et un cadre d’interprétation du social, redéfinissant les termes mêmes du contrat politico-institutionnel.
