Un colloque sur «le traitement du phénomène de l’absentéisme au travail» organisé par l’Association tunisiennes des inspecteurs du travail (ATIT), s’est tenu dernièrement à Hammamet, réunissant inspecteurs de travail, juristes, avocats, magistrats, universitaires, ainsi que des cadres du ministère des Affaires sociales.
Plusieurs intervenants ont abordé des questions se rapportant à ce phénomène de l’absentéisme au travail, dont notamment celles concernant «la situation du salarié absent à la lumière du droit et de la jurisprudence». Le président de l’ATIT, Hatem Helal, a souligné que le phénomène de l’absentéisme au travail constitue désormais une préoccupation majeure pour les chefs d’entreprise et les responsables des ressources humaines. Raison pour laquelle il est nécessaire d’analyser les causes de ce phénomène.
La législation face aux absences pour maladie
Il faut dire que le motif invoqué pour justifier une absence est généralement la maladie, même quand il s’agit d’une absence d’une demi- journée. Il suffit pour le concerné d’envoyer un certificat médical. En principe, c’est en cas d’absences répétées que la direction des ressources humaines peut prendre certaines résolutions à son encontre et en tout état de cause, cela influe sur sa notation et sa prime de rendement. Il n’en reste pas moins que la législation en la matière est à revoir, avec l’évolution des moyens technologiques et logistiques et surtout celle de la notion de maladie, qui peut être d’ordre physique ou psychique. Hatem Helal a expliqué que les secteurs les plus touchés par l’absentéisme sont ceux du textile et des industries manufacturières, en raison de leur dépendance à la présence effective de la main-d’œuvre. Il apar ailleurs souligné que la législation reste imprécise concernant les maladies graves qui peuvent donner lieu à des absences de longue durée. Ce qui n’est pas aisé pour la résolution qu’est tenue de prendre l’entreprise à l’encontre du concerné dans de pareils cas.
Culture du travail positive au vu d’un taux d’absentéisme peu élevé
Dans une intervention sur les ondes d’une radio de la place, l’un des participants au colloque, Lotfi Bennour, professeur à l’Institut national du travail et des études sociales, a souligné que le phénomène de l’absentéisme n’est pas particulier à la Tunisie, mais que ses causes varient d’un pays à l’autre. En Tunisie, le taux d’absentéisme varie autour de 4 à 5% dans le secteur privé. Tandis qu’en France, ce taux est de 6%. Ce qui prouve, dit-il, la culture positive du travail chez le Tunisien. Il a, en outre, affirmé que les indicateurs d’investissement directs ont augmenté de 30% en 2025, avec la création de 14.000 emplois. Ce qui peut nous permettre de conclure que le Tunisien est plutôt enclin à travailler. Comment expliquer alors, que certaines entreprises enregistrent des taux d’absentéisme nettement plus élevés que d’autres ? Une question qui a été au cœur des débats lors du colloque de Hammamet.
Responsabilité partagée entre le travailleur et l’entreprise
Intervenant à cette occasion, le président de l’ATIT a souligné la nécessité d’un double engagement. D’une part, les entreprises sont appelées à respecter la législation en vigueur et à garantir des conditions de travail saines, sécurisées et adaptées. D’autre part, les salariés doivent faire preuve de responsabilité en respectant leurs obligations professionnelles. Toutefois, il a également pointé les limites du cadre juridique actuel, jugé insuffisamment adapté aux évolutions du monde du travail et marqué par des lacunes persistantes, faute de mise à jour. La question des solutions a occupé une place centrale dans les échanges. Pour Nouri Mzid, président du colloque, l’absentéisme trouve ses racines dans plusieurs facteurs structurels, notamment la dégradation des conditions de travail, le manque d’ergonomie dans certains environnements professionnels, ainsi que les difficultés liées au transport, qui affectent directement la régularité et la motivation des salariés.
Le télétravail, une solution qui fait ses preuves
Dans ce contexte, des pistes de réforme ont été avancées. Parmi elles, le recours au télétravail, évoqué par Lotfi Bennour, apparaît comme une solution pertinente. En offrant plus de flexibilité, il permettrait de réduire les contraintes liées aux déplacements, d’améliorer l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle et, par conséquent, de limiter certaines formes d’absentéisme.
Au-delà de ces propositions, plusieurs intervenants ont insisté sur la nécessité d’une approche globale, intégrant la modernisation du cadre juridique, l’amélioration des conditions de travail, ainsi que la mise en place de politiques de gestion des ressources humaines plus adaptées aux réalités actuelles.
En définitive, la lutte contre l’absentéisme ne peut se limiter à des mesures ponctuelles ou répressives. Elle suppose une réflexion approfondie sur l’organisation du travail, la qualité de l’environnement professionnel et la responsabilisation des différents acteurs, dans une logique de performance durable et de bien-être au travail.
Un cadre juridique à revisiter
Le cadre juridique encadrant l’absentéisme au travail apparaît aujourd’hui en décalage avec les mutations profondes que connaît le monde professionnel. En Tunisie, le Code du travail, conçu dans un contexte économique et social très différent, peine à intégrer les nouvelles réalités liées à l’évolution des modes d’organisation du travail. S’il prévoit des dispositions générales en matière d’obligations professionnelles et de discipline, il reste relativement silencieux sur des formes contemporaines d’emploi, notamment le télétravail, qui s’impose progressivement comme une alternative crédible dans plusieurs secteurs. Ce décalage est également perceptible au niveau des conventions collectives, dont certaines dispositions n’ont pas été actualisées depuis plusieurs années. Élaborées dans un contexte marqué par une organisation classique du travail, présence physique, horaires fixes, hiérarchie verticale, elles ne prennent pas suffisamment en compte les transformations actuelles, telles que la digitalisation, la flexibilité des horaires ou encore, les nouvelles contraintes logistiques, notamment en matière de transport. Dans ce contexte, l’absence d’un cadre juridique clair et adapté peut générer des zones d’incertitude, tant pour les employeurs que pour les salariés. Les entreprises peuvent se trouver démunies face à la gestion de l’absentéisme, tandis que les travailleurs ne bénéficient pas toujours de garanties suffisantes en termes de conditions de travail, de droit à la déconnexion ou de protection sociale dans les nouvelles formes d’emploi.
Anticiper les transformations futures du travail
L’intégration du télétravail dans le dispositif légal constitue, à cet égard, un enjeu majeur. Au-delà de sa dimension organisationnelle, il soulève des questions juridiques essentielles : encadrement du temps de travail, responsabilité de l’employeur, sécurité des données, conditions de contrôle de l’activité ou encore équilibre entre vie professionnelle et vie privée. En l’absence de règles précises, ces aspects restent souvent régis par des pratiques internes, variables d’une entreprise à l’autre.
Dès lors, une réforme du Code du travail et une révision des conventions collectives apparaissent nécessaires afin de mieux prendre en compte ces évolutions. Il s’agirait non seulement d’actualiser les dispositions existantes, mais aussi d’anticiper les transformations futures du travail, en instaurant un cadre plus souple, mais également plus protecteur.
En définitive, adapter le cadre juridique aux réalités contemporaines du travail constitue une condition essentielle pour une gestion efficace de l’absentéisme. Car au-delà de la norme, c’est la capacité du droit à accompagner les mutations économiques et sociales qui est en jeu.
Concilier performance économique et bien-être des salariés
En définitive, l’absentéisme apparaît moins comme une défaillance individuelle que comme le symptôme d’un déséquilibre plus profond au sein de l’organisation du travail. Se limiter à invoquer le manque de discipline des salariés ou à multiplier les mesures de contrôle revient à ignorer les causes structurelles du phénomène. Tant que certaines entreprises continueront à négliger la qualité des conditions de travail, l’ergonomie des postes ou les contraintes liées au transport, et que le cadre juridique restera en décalage avec les réalités contemporaines, les réponses apportées risquent de demeurer insuffisantes.
Dans ce contexte, l’enjeu dépasse la simple réduction des taux d’absentéisme : il s’agit de repenser le rapport au travail, en conciliant performance économique et bien-être des salariés. À défaut, les solutions proposées, y compris le télétravail, pourraient n’être que des ajustements de façade, sans impact durable sur un phénomène qui révèle, avant tout, les limites d’un modèle organisationnel en quête d’adaptation.
Ahmed NEMLAGHI
