La crise du système de sécurité sociale s’impose aujourd’hui comme l’un des sujets les plus préoccupants. Si cette crise n’est pas nouvelle, elle se distingue par son caractère persistant et évolutif. Depuis plusieurs années, l’État s’efforce d’y apporter des réponses durables, sans pour autant parvenir à en résorber pleinement les causes profondes.
Selon des données communiquées par le ministère des Affaires sociales, le système de sécurité sociale fait face à trois défis structurels majeurs.
Le premier défi concerne la couverture sociale. Malgré un taux global relativement élevé de 80,43%, des disparités importantes persistent entre les catégories professionnelles. À titre d’exemple, le taux de couverture des salariés agricoles demeure particulièrement faible, ne dépassant pas 11,68%.
«Ces indicateurs confirment la nécessité de poursuivre les efforts d’élargissement de la couverture afin d’inclure l’ensemble des catégories professionnelles, tout en améliorant la qualité des prestations offertes», souligne le document.
Le deuxième défi porte sur l’adéquation des prestations. Un système de sécurité sociale dynamique implique la mise en place de mécanismes de protection durables, accessibles et adaptés aux évolutions économiques et sociales.
Cet enjeu s’articule autour de deux dimensions complémentaires. D’une part, la durabilité, qui suppose une capacité d’adaptation continue aux mutations du marché du travail, notamment avec l’essor du travail informel. D’autre part, l’inclusivité, qui exige un accès universel à la protection sociale, considérée comme un droit fondamental.
«Dans ce cadre, la Tunisie a entrepris d’élargir la couverture à plusieurs catégories, telles que les travailleurs domestiques, les ouvriers des chantiers, les petits agriculteurs, les pêcheurs, les artisans, les artistes, ainsi que les ouvrières agricoles», précise le document.
Le troisième défi réside dans la préservation des équilibres financiers des caisses sociales, condition essentielle à la pérennité du système et au maintien de ses acquis pour les générations présentes et futures.
Cette équation financière repose sur deux dynamiques opposées. D’un côté, une pression croissante des dépenses, liée notamment à l’augmentation du nombre de retraités, à la hausse des coûts de la couverture sanitaire et aux différentes prestations servies (pensions, capital décès, allocations familiales). De l’autre, une érosion des ressources, en raison du recul des cotisations, affectées par l’extension du secteur informel et les difficultés du marché de l’emploi.
Priorité à l’inclusion et à la digitalisation
En réponse à ces défis, inciter les jeunes générations à adhérer au système et à y cotiser, tout en renforçant la protection des travailleurs des plateformes, figure parmi les priorités mises en avant par le ministre des Affaires sociales, Issam Lahmar.
S’exprimant lors des travaux de la conférence nationale sur «la couverture sociale des travailleurs dans le secteur informel», le ministre a souligné que les nouvelles formes d’emploi, notamment l’économie des plateformes, attirent un nombre croissant d’actifs sans pour autant être soumises à l’obligation de cotisation aux régimes de sécurité sociale.
«L’État continue de financer plusieurs programmes, d’accorder des incitations et d’améliorer la qualité des prestations afin de faire de la protection sociale un choix attractif et non une simple contrainte, garantissant ainsi l’accès effectif aux droits consacrés par la Constitution», a-t-il insisté.
Dans le même ordre d’idées, le ministre a indiqué que la Tunisie œuvre à la mise en place d’un système articulant protection sociale et développement économique.
«L’objectif est d’assurer un socle minimum de justice sociale, tout en préservant la dynamique de ce secteur en pleine expansion. Cette orientation traduit une volonté de passer d’une approche traditionnelle à une approche proactive, en phase avec les mutations économiques et technologiques, et fondée sur le principe d’égalité d’accès aux droits sociaux», a-t-il expliqué.
Le ministre a également souligné la nécessité de simplifier les procédures et d’accélérer la digitalisation des services de sécurité sociale, dans le cadre d’une vision intégrée reliant protection sociale et croissance économique.
«La réussite de la réforme ne se mesure pas uniquement à l’élargissement de la couverture, mais aussi à la capacité du système à instaurer la confiance et à générer un impact concret dans la vie quotidienne des citoyens», a-t-il précisé.
Par ailleurs, au-delà de la simplification des procédures et de l’inclusion des jeunes dans le système de sécurité sociale, le ministre a mis en avant que le secteur informel n’est plus un simple segment marginal de l’économie, mais constitue désormais une composante essentielle du marché du travail. «Il regroupe une large frange de la population active, contribuant à la création de richesse sans bénéficier, en retour, d’une protection sociale», a-t-il relevé.
Dans cette perspective, il a souligné que l’intégration des travailleurs des secteurs informel et parallèle ne se limite pas à une extension technique d’un système existant, mais représente une transformation profonde de la conception même de la protection sociale. «Il s’agit de passer d’une logique sélective et limitée à une approche universelle adaptée à la diversité des formes d’activité», a-t-il ajouté.
Vieillissement et déséquilibres : les défis mondiaux de la sécurité sociale
Cette crise dépasse largement le cadre national. En réalité, elle s’inscrit dans une dynamique globale, alors que de nombreux pays à travers le monde sont confrontés aux mêmes tensions qui pèsent sur leurs systèmes de sécurité sociale.
Selon le rapport de l’Association internationale de la sécurité sociale (AISS) intitulé «Développements et tendances de la sécurité sociale – Monde 2025», le vieillissement accéléré de la population constitue l’un des principaux défis, en particulier dans les pays à revenu élevé et à revenu intermédiaire supérieur.
Le document indique que la baisse du ratio entre actifs et retraités impose des réformes profondes et cohérentes, tant au niveau des paramètres que du financement des régimes de retraite et des systèmes de santé.
À cet effet, l’AISS appelle à une amélioration continue des prestations et des services destinés aux populations vieillissantes. Parallèlement, il devient essentiel de renforcer l’attractivité des systèmes afin d’inciter les jeunes générations à y adhérer et à y cotiser durablement.
Par ailleurs, l’association souligne que, malgré des disparités régionales, plusieurs priorités s’imposent à l’échelle internationale. Il s’agit notamment d’étendre la couverture au segment intermédiaire manquant», de renforcer la protection des travailleurs indépendants et des travailleurs des plateformes, de progresser vers la couverture sanitaire universelle et de mobiliser l’innovation numérique au service de systèmes de protection sociale plus inclusifs et efficaces.
Nouha MAINSI
