Insistant sur les principes de coopération internationale dans le respect total de l’intérêt commun et d’un équilibre évident pour toutes les parties concernées, la Tunisie vient de lancer un appel pour la révision de ses relations et accords de partenariat avec l’Union européenne. A vrai dire, certaines choses doivent changer et aller dans le sens d’une plus grande justice, ce que la Tunisie réclame de plein droit…
Le ministre tunisien des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger, Mohamed Ali Nafti, vient de clamer tout haut ce que quasiment tous ses concitoyens pensent tout bas : «La Tunisie appelle à revoir les relations de partenariat avec l’Union européenne de manière à en garantir l’équilibre et à les rendre plus justes, équitables et inclusives».
Cette déclaration, accueillie avec beaucoup de satisfaction par les Tunisiens, a été faite par Mohamed Ali Nafti lors d’un entretien téléphonique avec la Commissaire européenne pour la Méditerranée, Dubravka Šuica, selon un communiqué du ministère tunisien des Affaires étrangères publié le lendemain.
Au cours de cet appel, les deux parties ont abordé «l’ensemble des relations de coopération entre la Tunisie et l’Union européenne, ainsi que les moyens de les renforcer, après plus de trente ans depuis la conclusion de l’accord de partenariat entre la Tunisie et l’Union européenne, en plus de plusieurs dossiers d’intérêt commun», selon le communiqué du ministère.
Cette déclaration a eu lieu quelques jours après l’entretien téléphonique entre le président de la République, Kaïs Saïed, et son homologue français Emmanuel Macron, tenu le 23 mars dernier, et dans lequel le Chef de l’Etat avait appelé à revoir le partenariat global entre la Tunisie et l’Union européenne, exprimant un mécontentement croissant face à ce que les autorités tunisiennes considèrent comme un accord déséquilibré, centré principalement sur la question migratoire.
Une époque révolue
Que faut-il, dès lors, changer pour rendre cet accord plus équilibré et surtout plus juste ?
Trente ans après l’Accord d’association de 1995, le partenariat entre la Tunisie et l’Union européenne s’épuise, pris au piège d’un logiciel diplomatique obsolète, hérité d’une époque révolue. Conçu comme un levier de convergence normative et de modernisation économique, il repose encore sur des fictions désormais intenables : une Europe généreuse et cohérente, une Tunisie en capacité d’absorber l’acquis communautaire et un intérêt mutuel qui aurait survécu aux bouleversements géopolitiques. Et comme l’a révélé Ferid Belhaj, l’ancien vice-président de la Banque mondiale pour la Région Moyen-Orient et Afrique du Nord, l’Union européenne s’est répandue sur son flanc oriental, absorbée par ses angoisses migratoires et énergétiques. Quant à la Tunisie, elle traverse une crise systémique – économique, politique, sociale – qui la tient à distance de toute logique d’alignement ou de convergence. Le partenariat, déséquilibré, a perdu son souffle. Il ne repose plus que sur des logiques utilitaristes : conditionnalité, gestion externalisée des frontières, aides fragmentées. Il est devenu un dispositif de gestion, non plus de transformation.
Face à cette impasse, il ne s’agit ni de reconduire les illusions du passé ni de céder à la résignation, précise-t-il. L’heure est à une refondation stratégique, lucide et souveraine. La Tunisie doit sortir de la dépendance – financière, normative, symbolique – pour affirmer une posture de négociation fondée sur ses propres leviers, qui sont nombreux et très importants : position géographique centrale, potentiel énergétique (notamment renouvelable), rôle clé dans les dynamiques migratoires. Il ne s’agit plus de quémander, mais de redéfinir les termes de l’interdépendance.
Cette refondation exige un nouveau cadre de gouvernance bilatérale, structuré autour de pôles stratégiques partagés : énergie verte, industrialisation intelligente, migration concertée, connectivité numérique et logistique, co-financement de projets productifs. Elle suppose aussi la création d’un Haut Conseil politique tuniso-européen et d’un Fonds d’interdépendance mutuelle, instruments destinés à inscrire la relation dans la durée et à garantir une symétrie de dialogue.
À défaut de cette reprogrammation ambitieuse, le partenariat ne s’effondrera pas avec fracas – il s’éteindra à petit feu, vidé de sens, absorbant par son propre décalage avec les réalités du monde. Un monde où seuls comptent, désormais, la capacité à défendre ses intérêts, à bâtir des coalitions utiles et à négocier sa place avec lucidité.
De «simple client» à «partenaire»
Pour sa part, l’expert économique Houssine Chalghaf met en évidence le déséquilibre actuel de cet accord : «Il faut noter que le cadre officiel a débuté comme un accord de coopération en 1995, avant d’être développé en 2012, puis élargi en un mémorandum d’entente en 2023 portant sur la migration, le commerce et l’énergie. Pendant longtemps, il a lié la survie de l’économie tunisienne à l’aide de Bruxelles. Aussi, il faut rappeler que l’Union européenne demeure le principal partenaire commercial de la Tunisie, absorbant environ 70% de ses exportations. Cependant, les responsables tunisiens se plaignent que les flux d’investissements étrangers et l’aide au développement n’aient pas été à la hauteur de cette dépendance commerciale unilatérale». Que demande, alors, la Tunisie ?
Pour notre interlocuteur, «le président de la République, Kaïs Saïed, cherche désormais à réexaminer explicitement l’accord comme un outil permettant de récupérer ce qu’il appelle les «fonds volés» détenus à l’étranger et de transformer la relation d’une dynamique de «client» en un partenariat plus réciproque et plus juste. Des analystes politiques estiment, par ailleurs, que la dépendance de la Tunisie est structurelle. Elle est traitée comme un marché pour les biens européens et une zone tampon pour la migration, plutôt que comme une destination d’investissement sérieuse et à long terme. Cette donne doit changer si on veut réellement que cet accord soit juste et équilibré. Pour cela, si la Tunisie parvient à imposer une renégociation sérieuse, quatre questions principales seront, en effet, sur la table».
C’est dire qu’on s’attend, dès lors, à ce que la Tunisie demande une formulation plus claire et plus équilibrée en matière d’investissement et de soutien au développement, en cherchant à être traitée moins comme une «zone tampon» et davantage comme un partenaire économique disposant de véritables opportunités de croissance.
«En pratique, il faut s’entendre sur une révision de l’accord de manière à améliorer les opportunités d’exportation, à renforcer l’emploi, à attirer les investissements, à servir l’intérêt de l’économie tunisienne et à garantir la durabilité de la relation avec le partenaire européen», selon ce même expert.
Aujourd’hui, la révision de l’accord entre la Tunisie et l’Union européenne s’impose comme une nécessité incontournable et il va falloir repenser les priorités dans un esprit de réciprocité et de respect mutuel.
Kamel ZAIEM
