Alors que certains indicateurs économiques suggèrent un ralentissement de l’inflation, un constat s’impose dans le quotidien des Tunisiens : la vie semble de plus en plus chère. Du panier de courses aux dépenses courantes, le sentiment d’un pouvoir d’achat en recul persiste, voire s’accentue. Cette perception, largement partagée, ne relève pas uniquement d’une impression subjective. Elle traduit un décalage profond entre les données macroéconomiques et l’expérience réelle des ménages. Car au-delà des chiffres, c’est la manière dont les prix évoluent — et dont ils sont vécus — qui façonne ce ressenti.
Une inflation ressentie plus forte que l’inflation mesurée
Les statistiques officielles reposent sur des moyennes. Elles agrègent une multitude de prix pour établir un indice global censé refléter l’évolution du coût de la vie. Mais dans les faits, tous les produits n’occupent pas la même place dans le budget des ménages. En Tunisie, une part importante des dépenses est consacrée à l’alimentation, au transport et aux charges fixes. Or, ce sont précisément ces postes qui ont connu les hausses les plus sensibles ces dernières années. Même si certains produits ou services voient leurs prix se stabiliser, cela pèse peu face à l’augmentation des biens essentiels. Ainsi, une inflation «modérée» dans les chiffres peut coexister avec une inflation «forte» dans le vécu. Ce décalage est d’autant plus marqué que les hausses concernent des dépenses quotidiennes, répétitives et visibles. Le consommateur ne retient pas la moyenne annuelle, mais le prix du pain, des légumes ou du carburant.
À cela s’ajoute un autre facteur : les prix baissent rarement de manière perceptible. Lorsqu’ils augmentent, l’impact est immédiat. Lorsqu’ils se stabilisent, cela ne se traduit pas par un soulagement équivalent. Le sentiment d’une hausse continue s’installe alors, même en l’absence d’augmentation généralisée.
Le poids des dépenses invisibles
Au-delà des prix affichés, une autre dimension alimente ce malaise, celle des dépenses «invisibles». Il s’agit de ces coûts qui n’apparaissent pas toujours comme des hausses directes, mais qui réduisent progressivement le pouvoir d’achat. Frais bancaires, abonnements numériques, coûts liés à la santé ou à l’éducation, réparations imprévues… autant de charges qui s’ajoutent au budget sans être nécessairement intégrées dans les indices d’inflation de manière perçue. Leur accumulation donne l’impression d’un budget sous pression permanente.
Par ailleurs, certaines pratiques commerciales contribuent à brouiller la perception des prix. Réduction des quantités pour un même tarif, disparition de produits bon marché, multiplication des gammes «premium» : autant de mécanismes qui modifient la structure de la consommation sans apparaître clairement comme des hausses. Le consommateur a alors le sentiment de payer plus pour obtenir moins, même si le prix facial n’a pas changé. Cette impression de perte de valeur renforce l’idée d’un coût de la vie en hausse.
Un pouvoir d’achat sous tension structurelle
Le sentiment de cherté ne s’explique pas uniquement par les prix. Il tient aussi à l’évolution des revenus. Lorsque ces derniers stagnent ou progressent moins vite que les dépenses, le pouvoir d’achat réel diminue, indépendamment des indicateurs d’inflation. En Tunisie, de nombreux ménages font face à une pression accrue sur leur budget, liée à des salaires peu dynamiques et à un marché de l’emploi incertain. Dans ce contexte, la moindre hausse de prix, même limitée, devient significative. Le recours croissant au crédit à la consommation illustre cette tension. Il permet de maintenir un niveau de vie à court terme, mais crée une contrainte supplémentaire à moyen terme. Les remboursements viennent s’ajouter aux dépenses courantes, réduisant encore la marge de manœuvre financière. Ce phénomène alimente un cercle vicieux : pour compenser la perte de pouvoir d’achat, les ménages s’endettent, ce qui accentue à son tour leur vulnérabilité face aux hausses de prix.
Une dimension psychologique et sociale
Enfin, le ressenti du pouvoir d’achat comporte une dimension psychologique importante. Les comparaisons sociales, amplifiées par les réseaux sociaux, jouent un rôle non négligeable. L’exposition à des modes de vie perçus comme plus aisés peut accentuer le sentiment de décalage et de frustration. De même, la mémoire des prix passés influence fortement la perception actuelle. Le consommateur compare instinctivement les tarifs actuels à ceux d’il y a quelques années, voire quelques mois. Cette comparaison, souvent défavorable, renforce l’impression d’une hausse généralisée. À cela s’ajoute un climat global d’incertitude économique. Lorsque les perspectives sont floues, les ménages deviennent plus sensibles aux variations de prix. Chaque dépense est perçue comme plus lourde, chaque augmentation comme plus marquante.
Au final, le sentiment que «tout coûte plus cher» ne relève ni d’une illusion ni d’une contradiction avec les données économiques. Il s’explique par un ensemble de facteurs qui dépassent la simple mesure de l’inflation : structure des dépenses, stagnation des revenus, accumulation de coûts indirects et perception psychologique. Comprendre ce décalage est essentiel pour appréhender les tensions sociales et économiques actuelles. Car au-delà des indicateurs, c’est bien le vécu des ménages qui façonne la réalité du pouvoir d’achat. Et tant que cette réalité restera sous pression, le sentiment de cherté continuera de s’imposer comme une évidence, quelles que soient les statistiques.
Leïla SELMI
