Voilà que l’été s’installe chez nous ; des milliers d’unions ont lieu chaque année en cette saison estivale très estimée par les couples qui ont choisi de s’unir. Mais bon nombre de jeunes, selon des statistiques récentes, boudent de plus en plus le mariage. En effet, entre 2019 et 2023, le nombre de mariages en Tunisie a reculé de 12,2%, passant de plus de 83.000 à environ 73.000 unions. Ce recul est une tendance qui a commencé avant la pandémie et se poursuit. D’autres informations, plus anciennes, montrent que le nombre de mariages est passé de 110.000 en 2014 à seulement 78.500 en 2023, ce qui illustre un net recul.
Plusieurs analyses sociologiques expliquent ce phénomène par une transformation profonde du mariage en Tunisie, qui devient de plus en plus perçu comme un «marché fondé sur les intérêts» plutôt qu’un engagement sentimental ou traditionnel. Ce désengagement des jeunes vis-à-vis du mariage a aussi des conséquences sur la dynamique démographique du pays, avec une baisse des unions qui impacte la natalité et la structure familiale. Sans nul doute, les raisons principales de ce recul sont liées à des changements sociaux, économiques et culturels qui rendent le mariage moins attractif ou moins prioritaire pour les jeunes Tunisiens aujourd’hui.
Pourquoi les jeunes boudent-ils le mariage ?
Cette baisse s’explique peut-être par la conjoncture économique que nous vivons depuis plus d’une décennie, notamment par la cherté de la vie marquée par une hausse vertigineuse des prix des biens et des services. Ce qui fait abandonner ou retarder souvent l’idée de se marier chez bon nombre de nos jeunes. La peur de l’échec fait parfois hésiter les célibataires de conclure un acte de mariage. Des publications ont circulé au début de 2024, selon lesquelles le taux de divorce avait atteint 61% et le taux de célibat 81% en Tunisie. Si ces chiffres sont démentis par certains, c’est à cause de l’absence de statistiques officielles et crédibles.
Les causes réelles de la baisse du taux de mariages en Tunisie sont multiples et s’inscrivent dans un contexte socio-économique et culturel complexe. En effet, la précarité économique que rencontrent de nombreux jeunes Tunisiens est l’une des causes majeures. Le chômage élevé, la stagnation des revenus et le coût de la vie croissant rendent difficile la constitution d’un foyer stable. Ces contraintes financières poussent les jeunes à retarder ou à renoncer au mariage, qui est souvent perçu comme une charge économique importante. Ajoutons à cela, l’évolution des normes sociales et culturelles qui font que le mariage n’est plus systématiquement considéré comme une étape obligatoire ou prioritaire dans la vie des jeunes. L’individualisme croissant, la quête d’autonomie et la valorisation des projets personnels et professionnels avant la vie familiale influencent cette tendance. Et puis, selon certains sociologues, le mariage est de plus en plus perçu comme un «marché» fondé sur les intérêts économiques et sociaux, ce qui peut décourager les jeunes qui ne trouvent pas d’équilibre satisfaisant dans cette dynamique.
Le mariage traditionnel a encore ses adeptes
Dès lors, il s’avère que la situation actuelle pousse certains couples à serrer la ceinture en optant pour la formule «Mariez-vous pauvres, Dieu vous enrichira». D’autres, en revanche, trop attachés à la tradition, ne lésinent pas sur les dépenses occasionnées par le mariage, qu’il soit civil ou traditionnel. Ainsi, joie et bonheur ont rendez-vous chaque été avec les mariés et leurs familles. Mais à quel prix ?
Le mariage traditionnel est devenu un calvaire pour la majorité de nos jeunes célibataires qui ont choisi de convoler en justes noces. Ce terme «noce» rappelle toute une série de cérémonies à célébrer une fois qu’on s’est décidé à se marier. D’ailleurs, de telles cérémonies font partie de la tradition, à telle enseigne qu’on s’endette pour les célébrer. Il y a donc «les noces» (la cérémonie de mariage), précédées et suivies par «les nuits de noces» (les rites qui y sont reliés et organisés avant et après le jour du mariage), pour arriver enfin au «voyage de noces» (devenu banal chez nous). Et dire que chacune de ces cérémonies est l’occasion de dépenses énormes que les familles des mariés doivent engager, histoire de satisfaire les invités qui ne sont jamais comblés et pour éviter d’être la risée des voisins et de faire l’objet de leurs médisances.
C’est ainsi qu’il faut penser jusqu’au moindre détail : choix de la salle des fêtes, des modèles d’invitations à envoyer, des différents repas à présenter aux invités, des animations qui vont étoffer les soirées des noces, des habits de noces (costumes du marié et robes et accessoires de la mariée, cette fameuse «kissoua» dont rêve chaque fille). D’autres préparatifs sont nécessaires : penser à la décoration de la voiture de la mariée et au fleuriste qui va procurer le grand bouquet et faire le décor de la chaise nuptiale, penser également à la troupe musicale à engager pour animer la soirée et au photographe… Tout cela se paie et souvent à des prix prohibitifs. L’essentiel est de faire mieux que les autres et de se distinguer !
Qu’elle soit du côté du fiancé ou de la fiancée, la facture est toujours lourde, du fait que les prix flambent chaque année davantage. Demandez à ces jeunes mariés combien ils ont déjà dépensé en préparatifs, ils ne sauraient vous répondre avec exactitude car ils auront dépensé sans compter. Mais disons que le mariage traditionnel chez nous pourrait frôler les 50.000 dinars au prix courant. Il y a de quoi encourager pas mal de nos jeunes d’opter pour le célibat.
Le mariage, et après !
Cependant, selon les études réalisées ces dernières années, on remarque que la plupart des jeunes Tunisiens boudent le mariage, étant donné que les chiffres des cas de divorce augmentent sans cesse. Selon les données officielles de l’Institut National de la Statistique (INS), le nombre de divorces prononcés par les tribunaux de première instance tourne autour de 15.000 par an, ce qui correspond à environ 45 divorces par jour. Cette tendance montre une augmentation du taux de divorces, parallèlement à une baisse du taux de mariages. Ces chiffres illustrent une transformation notable dans la dynamique familiale tunisienne, avec une montée du divorce qui devient un phénomène courant.
Selon certains psychologues, il semble difficile pour la majorité des jeunes couples de persévérer dans la vie conjugale. En effet, habitués à un train de vie plus extraverti, plus libre, ils refusent de se trouver privés de leur liberté et pris au piège du mariage, qui exige une certaine stabilité, une présence continue, une responsabilité et un dévouement pour l’autre. C’est pourquoi ils recourent au divorce dès les premières années du mariage, sinon dès les premiers mois. Est-ce à dire que notre société connaît actuellement de profondes mutations familiales et socio-économiques qui font que l’institution du mariage voit sa pérennité menacée ?
Hechmi KHALLADI
