La Tunisie est l’un de ces pays où le soleil n’est pas un événement rare, mais une présence quotidienne, presque une évidence. Il éclaire nos villes, nos villages, nos toits, nos routes, nos champs, nos écoles et nos administrations avec une générosité que beaucoup de pays nous envieraient. Pourtant, cette richesse naturelle, gratuite et abondante, reste encore largement sous-exploitée. Nous parlons souvent de crise énergétique, de facture pétrolière, de dépendance extérieure, de déficit commercial, de pression sur les finances publiques, mais nous oublions parfois que l’une des réponses les plus simples se trouve au-dessus de nos têtes. Le soleil tunisien est là, disponible, fidèle, immense, mais notre politique énergétique ne l’a pas encore placé au centre de la vie quotidienne.
Bien sûr, lorsqu’on parle d’énergie solaire, on pense immédiatement aux grands projets, aux centrales, aux mégawatts, aux gigawatts, aux appels d’offres internationaux et aux investissements lourds. Ces projets sont nécessaires. Un pays doit penser à grande échelle, planifier sa transition, moderniser son réseau, attirer les technologies et réduire progressivement sa dépendance aux énergies fossiles. Mais avant de rêver uniquement aux grandes installations, il faudrait commencer par une évidence plus proche : l’échelle domestique, commerciale et locale. Le toit d’une maison, d’une école, d’un immeuble, d’un atelier, d’un café, d’une usine, d’une école ou d’un dépôt peut devenir une petite centrale utile. La transition énergétique ne doit pas être seulement une affaire d’État ou de grands investisseurs. Elle peut commencer dans les foyers.
Le problème tunisien n’est pas le manque de soleil. Il est dans le manque d’organisation, d’incitation et de vision pratique. Beaucoup de citoyens voudraient installer des panneaux solaires, mais ils se heurtent au coût initial, à la complexité des démarches, au manque d’information fiable, à l’incertitude sur la qualité des équipements, aux difficultés de financement et parfois à la méfiance envers les promesses techniques. Pour une famille moyenne, investir dans une installation solaire représente une décision lourde. Même si l’économie à long terme est réelle, le premier paiement reste un obstacle. Or une politique publique sérieuse doit précisément intervenir là où le citoyen n’a pas seul la capacité de franchir le pas.
Il faudrait donc oser une mesure forte, lisible et durable : exonérer d’impôts et de taxes, pendant une dizaine d’années, tous les équipements destinés à l’installation solaire dans les habitations, les bâtiments commerciaux et les bâtiments industriels. Panneaux photovoltaïques, onduleurs, batteries, câbles adaptés, supports, régulateurs, composants de sécurité, compteurs intelligents, équipements fabriqués localement ou importés : tout ce qui entre directement dans une installation solaire devrait bénéficier d’un régime fiscal exceptionnel. La règle doit être simple : ce qui aide le pays à produire de l’énergie propre et à réduire sa facture extérieure doit être encouragé, non alourdi.
Commencer par les toits avant les déserts
La grande erreur serait de croire que la transition solaire ne peut se faire que dans les vastes espaces, loin des villes et des habitants. Les grandes centrales ont leur place, mais les toits constituent une ressource immense, déjà disponible, déjà connectée aux lieux de consommation. Installer du solaire sur les maisons et les bâtiments existants permet de produire l’électricité là où elle est utilisée. Cela réduit les pertes, soulage le réseau aux heures de forte demande, diminue les factures des ménages et donne au citoyen le sentiment de participer directement à l’indépendance énergétique du pays.
À l’échelle domestique, une installation solaire bien pensée peut couvrir une partie importante des besoins d’un foyer. Elle peut alimenter l’éclairage, les appareils ordinaires, le chauffage de l’eau, une partie de la climatisation ou au moins réduire la dépendance totale au réseau. À l’échelle commerciale, elle peut aider les cafés, les commerces, les bureaux, les ateliers, les petites industries et les entrepôts à maîtriser leurs coûts. À l’échelle industrielle, elle peut devenir un facteur de compétitivité. Dans un monde où le prix de l’énergie pèse sur toutes les activités, produire une part de son électricité n’est plus un luxe écologique, c’est une nécessité économique.
Les exonérations fiscales ne doivent donc pas être vues comme un cadeau offert à quelques importateurs ou à quelques ménages aisés, elles doivent être comprises comme un investissement national. Ce que l’État perdrait temporairement en taxes sur les équipements solaires, il pourrait le récupérer indirectement par la réduction des importations d’énergie, la baisse de la pression sur les réserves en devises, la création d’emplois, l’essor d’un marché local, la formation de techniciens, l’installation d’entreprises spécialisées et la diminution progressive des subventions énergétiques. Le calcul doit être global. Une taxe encaissée aujourd’hui peut paraître utile, mais une économie d’énergie répétée chaque année peut être beaucoup plus précieuse.
Il faut surtout penser en devises. La Tunisie importe une partie importante de ses besoins énergétiques. Chaque baril de pétrole, chaque quantité de gaz ou de produit énergétique importé représente une sortie de devises. Or les devises sont vitales pour un pays qui doit acheter à l’étranger des médicaments, des céréales, des équipements, des matières premières et des technologies. Si des milliers de foyers, de commerces et d’usines produisent une partie de leur énergie grâce au soleil, l’économie nationale respire mieux. La transition solaire n’est donc pas seulement une question environnementale. Elle est une stratégie de souveraineté économique.
Une politique solaire populaire et industrielle
Pour réussir, l’exonération fiscale ne suffit pas à elle seule, elle doit s’accompagner d’un dispositif clair de financement. Les banques publiques et privées pourraient proposer des crédits solaires à long terme, avec des taux préférentiels et des remboursements calculés sur les économies réalisées sur la facture d’électricité. L’idée est simple : au lieu de payer seulement une facture qui disparaît chaque mois, le citoyen paie progressivement un équipement qui lui restera. L’État peut garantir une partie de ces crédits, surtout pour les ménages moyens, les petits commerçants et les artisans. Il ne faut pas que le solaire devienne un privilège de ceux qui ont déjà les moyens d’investir.
Il faut aussi protéger le citoyen contre les équipements médiocres. Toute politique solaire sérieuse doit prévoir des normes de qualité, des installateurs agréés, des garanties, des contrôles et une information transparente. Si le marché est laissé sans encadrement, les mauvaises installations se multiplieront, les citoyens seront déçus, et la confiance sera perdue. Le solaire domestique ne doit pas être un marché sauvage. Il doit devenir une filière professionnelle, structurée, contrôlée et créatrice d’emplois qualifiés.
La fabrication locale mérite également une attention particulière. Si la Tunisie encourage massivement l’installation solaire, elle doit en profiter pour développer une partie de la chaîne de valeur sur son territoire. Tous les composants ne seront pas fabriqués localement du jour au lendemain, mais certains éléments peuvent l’être : structures métalliques, câblage, armoires électriques, supports, services d’installation, maintenance, ingénierie, logiciels de suivi, formation technique. Chaque installation posée sur un toit peut devenir aussi un petit acte industriel national, à condition que l’État oriente intelligemment la demande.
Les communes peuvent jouer un rôle important. Elles pourraient identifier les bâtiments publics adaptés : écoles, lycées, dispensaires, marchés municipaux, administrations, maisons de jeunes, salles de sport. Chaque bâtiment public équipé deviendrait un exemple visible pour les citoyens. L’État ne peut pas demander aux particuliers d’aller vers le solaire tout en laissant ses propres bâtiments sans ambition. Il faut que les administrations, les municipalités et les établissements publics montrent la voie. Le soleil doit entrer dans la culture de gestion publique.
Il serait également utile de lancer une grande campagne nationale d’explication. Beaucoup de citoyens ne savent pas exactement ce qu’ils peuvent installer, combien cela coûte, combien cela économise, quelles démarches faire, quels pièges éviter. Or une transition réussie commence par la compréhension. Il faut parler simplement : combien de panneaux pour une maison moyenne ? Quelle différence entre chauffe-eau solaire et photovoltaïque ? Faut-il une batterie ? Peut-on vendre l’excédent ? Comment entretenir les panneaux ? Quel installateur choisir ? Un citoyen bien informé devient un acteur non un simple consommateur.
Cette politique demande du courage, car elle suppose de penser autrement les recettes de l’État. Trop souvent, on taxe ce qui pourrait pourtant libérer le pays. On regarde la perte immédiate sans mesurer le gain futur. Or le solaire est précisément un domaine où l’État doit accepter de perdre un peu aujourd’hui pour gagner beaucoup demain. Les dix années d’exonération proposées ne seraient pas une faiblesse fiscale, mais un signal historique : la Tunisie décide enfin de faire de son soleil une richesse économique réelle.
Il ne s’agit pas de prétendre que le solaire résoudra tous nos problèmes. Il ne supprimera pas du jour au lendemain la dépendance énergétique, ne remplacera pas immédiatement toutes les centrales, ne fera pas disparaître les contraintes du réseau ni les besoins de stockage. Mais il peut réduire la pression, changer les habitudes, créer une filière, alléger les factures, économiser des devises et donner au pays une direction claire. Une transition commence toujours par des gestes concrets, multipliés par des milliers de citoyens.
La Tunisie a longtemps considéré le soleil comme un élément du paysage, du tourisme et de la météo. Il est temps de le considérer comme une infrastructure nationale. Chaque toit non utilisé est une occasion perdue. Chaque facture énergétique alourdie rappelle notre retard. Chaque importation de pétrole que nous aurions pu éviter nous renvoie à notre manque d’audace. Le soleil ne nous demande ni forage, ni transport maritime, ni négociation géopolitique. Il nous demande seulement une décision politique, une organisation sérieuse et une volonté collective.
Au fond, l’enjeu est simple : transformer une évidence naturelle en stratégie nationale. Nous sommes un pays de soleil, mais nous ne sommes pas encore un pays solaire. Entre les deux, il y a des lois, des incitations, des crédits, des normes, des techniciens, des citoyens et une vision. Si nous voulons vraiment alléger notre dépendance, protéger nos devises et préparer l’avenir, commençons par les toits. C’est peut-être là, dans cette échelle modeste et quotidienne, que la grande transition énergétique tunisienne peut enfin prendre naissance.
Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
